06.01.2009

152 – Les tribus de l’esprit

Les gens ont tendance à imaginer les tribus professionnelles dans une sorte de monde fantastique post-apocalyptique. Ils sont étonnés lorsque je leur fais remarquer qu’ils peuvent avoir une assurance maladie et un plan de retraite (s’ils le désirent) ou que le gouvernement sera toujours aussi intéressé à récupérer taxes et charges sociales. Mais si c'est le cas, demandent-ils, à quoi est-ce que tout cela sert ? Si le monde sera comme avant, pourquoi s'en soucier ? Ce sont des questions qui méritent une réponse.

Notre Mère Culture nous enseigne que ce que nous avons besoin c'est d'un sauveur, une sorte de St. Arnold Schwarzenegger géant qui serait une combinaison de Jésus, Jefferson, du Dalai Lama, du Pape, de Gandhi, de Gorbatchev, de Napoléon, d'Hitler et de Staline tout à la fois. Nous sept milliards, selon Mère Culture, sommes incapables de faire quoi que ce soit. Nous devons simplement attendre tranquillement que St. Arnold arrive.

Daniel Quinn enseigne qu'aucune personne seule ne sauvera le monde. Au lieu de ça (pour autant qu'il soit sauvé) il sera sauvé par des millions (et même des milliards) de gens vivant d'une nouvelle manière. Un millier vivant d'une autre manière ne va pas ébranler l'ordre dominant. Mais ce millier va en inspirer une centaine de milliers, qui en inspireront un million, qui en inspirera un milliard, alors là cet ordre mondial sera ébranlé !

(Puis quelqu'un demande : « Mais si l'ordre mondial est ébranlé, qu'adviendra-t-il de mon assurance maladie ? »)

27.12.2008

151 – Et le soin aux ainés ?

On m'a souvent demandé si les artistes de cirque prenaient soin des artistes à la retraite de la même manière que les tribus ethniques prennent soin de leurs ainés. Ce n'est pas ainsi que fonctionne le cirque, mais ce n'est pas non plus ainsi que fonctionne la vie tribale ethnique. Les jeunes chasseurs ne prennent pas soin des vieux chasseurs.

Tout d'abord, le cirque ce n'est pas seulement des artistes. Les artistes sont largement surpassés en nombre par des gens qui font toutes sortes de choses, de même que les acteurs qu'on voit dans un film sont largement surpassés en nombre par les gens qui contribuent à la réalisation du film. Ensuite, parler de « artiste de cirque à la retraite » ne correspond pas à la réalité de la vie du cirque, ou à la réalité de la vie tribale ethnique où il n'y a rien de tel que des « chasseurs retraités ». Lorsque les artistes ne peuvent plus faire leur numéro, ils passent à une autre tâche dans le cirque. Il n'est pas nécessaire qu'on « s'occupe d'eux » parce qu'ils ne peuvent plus marcher sur le fil ou faire des acrobaties.

Quelle est votre conception du « soin » aux ainés ? S'il s'agit de tous les services d'un hôpital, alors aucune tribu ne fournira ce genre de service. IBM et General Motors ne mettent pas des hôpitaux à disposition de leurs employés, ils leur offrent des assurances maladie, et toute tribu peut faire de même.

Si votre conception du « soin » aux ainés inclut la nourriture, l'habillement et le logis, et le genre d'attention que les ainés des tribus ethniques reçoivent, alors c'est tout à fait dans les cordes d'une tribu professionnelle.

25.12.2008

150 – La sécurité du berceau au tombeau ?

Le plus grand bénéfice de la vie tribale ethnique est sans aucun doute le fait qu'elle fournit à ses membres la sécurité du berceau à la tombe. Et au risque de me répéter, ce n'est pas grâce à la sainteté ou à l'absence d'égoïsme des membres des tribus. Les babouins, gorilles et chimpanzés bénéficient du même type de sécurité dans leurs groupes sociaux. Les groupes qui fournissent ce genre de sécurité conservent manifestement mieux leurs membres que les groupes qui ne le font pas. Un groupe qui ne prend pas soin de ses membres est un groupe qui n'exige pas beaucoup de loyauté (et qui probablement ne durera pas très longtemps).

Mais est-ce que les tribus professionnelles fournissent ce genre de sécurité à leurs membres ? En tout cas pas instantanément. Si vous et votre frère démarrez une affaire conventionnelle mardi, il peut difficilement s'attendre à pouvoir prendre sa retraite mercredi avec une rente complète pour le reste de sa vie, mais il pourrait l'espérer dans vingt ans, s'il aide jusque là à bâtir l'affaire.

Le fait que les tribus ethniques peuvent fournir à leurs membres cette sécurité du berceau au tombeau est la vraie mesure de leur richesse. Les gens de notre culture sont riches de gadgets, machines et amusements, mais nous sommes tous biens trop conscients des conséquences effroyables de perdre notre job. Pour certaines personnes, trop, ça sonne comme la fin du monde: ils deviennent fous, s'arment et tirent sur leur ex-patron et finissent par se tirer une balle dans la tête. Ces gens n'ont vraiment pas un sentiment de sécurité.

19.12.2008

149 – Tâches tribales et schémas organisationnels

Dans la compagnie néo-futuriste, tous les membres de la tribu font de tout: ils écrivent, se produisent, vendent des tickets, nettoient, etc. Il en va de même au Grand Cirque Combiné Culpepper et Merriweather où tout le monde fait de tout: montage des tentes, soins des animaux, numéros etc.

Le East Mountain News était organisé autrement. Hap et C.J. récoltaient les nouvelles et vendaient des espaces publicitaires. J'assemblais la publicité, réglais le lettrage et la préparation à l'édition. Rennie assemblait les nouvelles, faisait la mise en page, était responsable de toutes les tâches de gestion, trop de tâches finalement. Vu que personne ne s'est présenté pour l'assister de manière tribale, nous aurions du embaucher du monde pour l'assister, mais nous ne gagnions pas assez d'argent pour cela.

Nous n'avons pas réalisé qu'une tâche importante n'était pas réalisée par l'un de nous, une tâche importante qu'on pourrait appeler marketing. Personne ne s'est présenté pour améliorer la viabilité de la tribu en prenant en charge cette fonction. Le résultat fut que, à cause de ce manque de sens et d'expertise commerciaux, nous nous sommes retrouvés au pied d'un mur incontournable. Nous aurions du embaucher pour soulager Rennie mais ne pouvions le faire car nous manquions d'un membre tribal et nous ne savions même pas qu'il nous manquait.

Une tribu qui se suffit à elle-même doit prendre en charge toutes les fonctions qui font son succès. Une tribu de constructeurs de meubles ne peut réussir sans un membre qui sache vendre des meubles.

148 – Un nouveau business tribal

Les gens me demandent souvent si je considère être un de « ceux-qui-laissent ». Dans le passé, je répondais que « bien sûr que non, je suis tout autant que vous prisonnier du système économique de ceux-qui-prennent. Je suis complètement dépendant de la vaste machinerie commerciale qui publie, distribue et vend mes livres. » J'ajoutais également que je serais très heureux de réduire ma dépendance de cette machinerie, même de dix pour cent, car cela représenterait une libération d'au moins dix pour cent de cette prison. Mais ce n'est que récemment que Rennie et moi avons pris des mesures décisives pour obtenir ces dix pour cent.

Je produis beaucoup de matériel qui a peu ou pas de valeur « commerciale » (c'est-à-dire qui n'intéresse pas la machine de publication commerciale), mais cela ne signifie pas qu'elle n'a aucun intérêt pour mes lecteurs. Pour mettre à disposition ce matériel à ceux que ça intéresse (et dans l'espoir de gagner ce dix pour cent de liberté), nous avons décidé de fonder une société nommée New Tribal Ventures* qui mettra certains de mes travaux à disposition du public en dehors de la machine commerciale de publication US. Par exemple, deux petits livres intitulés The Book of the Damned** et The Tales of Adam** contiennent certaines expressions de mes idées parmi les plus fortes que j'ai jamais faite, mais tout le monde est d'accord pour dire qu'elles n'ont pas de valeur commerciale. Elles seront proposées par New Tribal Ventures en deux volumes intitulés An Animist Testament.


*: "Nouveau business tribal" http://www.newtribalventures.com
**: Le livre des damnés
***: Les contes d'Adam

25.11.2008

147 – Quelles affaires s'y prêtent ?

Pour autant que je sache, toute entreprise qui peut réussir de manière conventionnelle peut réussir de manière tribale, avec quelques exceptions. Une affaire qui s'articule autour du travail d'un seul individu ne semble pas se prêter à l'approche tribale. Par exemple, il est difficile d'imaginer un médecin général et son équipe administrative travaillant ensemble de manière tribale. La différence entre ce que le médecin fourni et ce que les autres fournissent est trop grande. De l'autre côté, on peut concevoir un hôpital tribal, car là le médecin fournit autant que le chirurgien, l'administrateur, l'anesthésiste, et ainsi de suite. Je n'ai pas réussi à trouver une manière de rendre tribal le métier d'auteur, sauf si on veut s'auto-publier.

Par exemple les restaurants, les paysagistes, la construction peuvent être gérés tribalement, et je suis sur que plusieurs le sont. Gardez à l'esprit que, comme on l'a défini, une tribu n'est rien de plus qu'une coalition de gens travaillant ensemble en tant qu'égaux pour gagner leur vie. Je ne vois vraiment aucune limite aux possibilités.

24.11.2008

146 – Les ingrédients du business tribal

Le fait d'être simplement tribal n'est évidemment pas une garantie de succès. Les éléments généralement nécessaires au succès doivent également être présents. Dans notre cas, il devait y avoir un public pour notre journal et un bon nombre de commerces désirant faire de la publicité, et nous avions les deux.

Mais en plus, Rennie et moi avions été très chanceux de trouver deux personnes qui étaient prêtes à s'investir personnellement dans le lancement d'un journal, qui se contentaient de gagner leur vie (plutôt que de faire fortune), et qui étaient habituées à vivre de peu (comme nous). Avec tout cela, nous pouvions difficilement échouer.

Je pense qu'au minimum il faut un groupe de personnes qui (1) ont parmi elles toutes les compétences nécessaires pour démarrer et faire tourner une affaire, (2) qui se contentent d'un niveau de vie modeste, et (3) qui sont d'accord de « penser triballement », c'est-à-dire prendre ce dont ils ont besoin plutôt que d'attendre un salaire.

21.11.2008

145 – Que sont devenus Hap et C.J. ?

Nous utilisions le journal comme moyen de fournir à tous ce dont nous avions besoin. Par exemple quand Hap avait besoin d'un nouveau pneu, nous échangions une publicité avec le fournisseur local de pneus. Lorsque C.J. était dans l'incapacité de souscrire un abonnement téléphonique, nous co-signions le contrat. Nous n'avions aucun doute que si les positions étaient inversées, ils auraient fait la même chose pour nous.

Lorsque nous avons vendu le journal, nous avons conseillé au nouveau propriétaire de continuer à travailler avec Hap et C.J., mais il a rapidement fait comprendre qu'il avait d'autres projets. A ce moment Hap était devenu une quasi célébrité grâce à son travail au journal et n'a pas eu de peine à trouver une place au Torrance Country Citizen, un journal dont la couverture se superposait à la notre au sud. Au moment où j'écris ces lignes, il y est toujours. La photo de moi sur la jaquette de Providence a été faite par lui lors d'une visite dans la région en 1993.

C.J. s'est mariée, a quitté la région et depuis nous n'avons plus eu de contact. Si vous la voyez, dites-lui que nous aimerions bien avoir de ses nouvelles.

13.11.2008

144 – Le bénéfice tribal

Le journal d'Albuquerque ne couvrait pas du tout les nouvelles de « notre côté » de la montagne, à part quelques crimes occasionnels. Pour la toute première fois, grâce au East Mountain News, les gens pouvaient savoir ce qui se passait dans leur région, évènements scolaires, politiques, sociaux, tout le spectre de la vie qui compte comme « nouvelle ». Bien qu'ils n'avaient aucune possibilité de le savoir, c'était un bénéfice direct de notre volonté de produire le journal de manière tribale. Nous n'aurions pas eu les moyens d'offrir un vrai journal en le produisant de la manière ordinaire.

Je n'étais personnellement pas très impliqué à faire du East Mountain News un vrai journal. Mon rôle était d'insérer les annonces. Une fois, après une série de numéros à quatre ou huit pages qui nous avait un peu déprimés, j'ai dit « pourquoi ne ferions-nous pas simplement un [shopper] ? ». Cette proposition a été immédiatement refusée. Rennie, Hap et C.J. s'y impliquaient parce que c'était un journal, pas parce que ça rapportait de l'argent. Le fait qu'en tant que [shopper] il rapporterait plus d'argent n'avait aucune importance. Ils n'obtiendraient plus ce qu'ils voulaient s'il devenait un [shopper], et le fait d'avoir simplement un peu plus d'argent ne compenserait pas la perte.

Le point important est que nous n'abandonnions rien du tout en étant tribaux. Nous obtenions quelque chose en étant tribaux, quelque chose qui aurait été autrement hors d'atteinte. Nous n'étions pas tribaux parce que nous étions nobles et altruistes, nous étions tribaux parce que nous étions avides et égoïstes.

04.11.2008

143 – Le succès et l'échec du journal

Le succès étonnant du journal venait du fait que Rennie et moi, en le gérant tribalement, avons pu démarrer une affaire avec presque aucun capital (un petit peu de liquidités et du vieux matériel typographique généreusement mis à disposition par James, le frère de Rennie). Cela aurait coûté des centaines de milliers de dollars pour lancer un journal de la façon ordinaire, et il n'emploierait que du personnel embauché au tarif normal. Lancé de la façon ordinaire, il nous aurait fallu au moins cinq ans pour équilibrer les charges. Lancé de façon tribale, il était équilibré dès la première semaine. Compte tenu de la grandeur de la zone couverte et le petit potentiel publicitaire, il n'aurait jamais généré assez de recettes publicitaires pour intéresser un éditeur avec des buts capitalistes ordinaires. Et en fait il a fait rapidement faillite après avoir été racheté par un agent immobilier local qui pensait le gérer comme n'importe quel business.

A vrai dire, la région de cette époque ne pouvait faire vivre un journal rentable. Elle pouvait faire vivre un [shopper] (une feuille d'annonces publicitaires avec quelques petites histoires). Et en fait, après que le East Mountain View se soit arrêté, c'est un [shopper] qui a pris la place.