21.07.2009

162 – Que le spectacle commence ici même !

Dans la légende du cinéma, cette phrase sort des lèvres de Mickey Rooney dans une demi-douzaine de films qu'il fit avec Judy Garland dans les années 40. Que cette phrase fut réellement prononcée dans un film ou non, sa signification est claire. Chacun comprend qu'elle émane d'une troupe de jeunes comédiens cherchant une occasion de montrer leurs talents.

Il est important de noter qu'elle n'émane pas d'un groupe de personne tachant d'inventer quelque chose qu'ils puissent faire ensemble. En fait, ils forment un groupe parce qu'ils savent déjà ce qu'ils peuvent faire ensemble. Le business du spectacle les a rassemblés de la même manière que l'affaire du journal nous a rassemblés avec Hap et C.J. Nous aurions pu être les meilleurs amis du monde mais seul le journal a pu nous rassembler en tribu. Si nous avions décidé d'ouvrir un magasin d'antiquités ou une société de production de logiciels, Hap et C.J. n'auraient jamais été impliqués, aussi proches que nous aurions pu l'être.

Je dis cela en réponse à une question qui doit être dans toutes les têtes: est-ce qu'un groupe d'amis peut devenir une tribu ? La réponse est oui, de la même manière qu'une communauté peut devenir une tribu. C'est parfaitement possible, c'est par contre peu probable, sauf si cette équipe d'amis s'est formée initialement par une occupation commune (comme l'étaient les Néo-futuristes).

161 - Une communauté peut-elle être une tribu ?

La réponse est: « Oui, une communauté peut tout à fait être une tribu, c'est simplement une façon compliquée de débuter. »

Les communautés débutent généralement avec des gens qui veulent « s'éloigner de tout ça ». En se séparant d'une société corrompue, matérialiste et injuste, ils veulent typiquement vivre « proche de la nature » en même temps que des gens partageant les mêmes idéaux. Comme ils veulent vivre simplement, gagner sa vie est presque anecdotique. Ils peuvent s'occuper d'une ferme, produire des biens artisanaux ou avoir un travail ordinaire. Avec le temps qui passe, les choses peuvent se passer comme prévu, ou le contraire. La simplicité rustique peut être moins avenante qu'espérée. Peut-être que certains se lassent du travail. Les nerfs deviennent sensibles, les idéaux sont oubliés, les amitiés se fanent puis la chose est entendue. Cela peut aussi prendre une autre direction. Les membres refocalisent leur attention des idéaux sur la façon de gagner sa vie ensemble d'une façon plus satisfaisante. Rappelez-vous toutefois que ce groupe s'est originellement formé sur une base complètement différente, ce sera donc par chance plutôt que par dessein s'ils ont des intérêts pratiques et des talents communs.

C'est comme si vous partez faire vos courses à l'épicerie et commencez à la lettre m, moutarde, mangues, mayonnaise, macaroni, et ainsi de suite, pour vous demander ensuite si vous avez les ingrédients pour le cassoulet du chef à la toulousaine. Cela peut fonctionner bien sûr, mais ce n'est pas comme si vous partez faire les courses avec la liste des ingrédients.

160 – Une tribu peut-elle être une communauté ?

Comme je l'ai dit précédemment, les tribus concernent le travail en commun et peuvent intégrer ou pas la vie en commun. Mais les peuples tribaux peuvent vivre ensemble sans devenir une communauté. En parlant des minorités artisanales, commerçantes ou artistiques comme les Gitans, Roms norvégiens « taters », les « travellers » irlandais ou Nandiwalla d'Inde, l'anthropologue Sharon Bohn Gmelch mentionne tout particulièrement que l'organisation sociale de ces groupes est flexible et fondamentalement non communautaire.

La difficulté que je vois avec une tribu qui deviendrait une communauté est que les communautés choisissent traditionnellement leurs membres sur la base d'idéaux partagés. Des idéaux partagés ne sont pas sans importance pour le candidat à la vie tribale, mais ils sont supplantés par la question « Pouvez-vous étendre sa façon de gagner sa vie pour vous y inclure ? ».

Je peux vous assurer qu'il n'est jamais venu à l'idée de l'un d'entre nous au East Mountain News que nous devrions « commencer une communauté ». Cette idée nous aurait semblé ridicule.

La tribu ne concerne pas la vie en commun mais la façon de gagner sa vie en commun.

19.07.2009

159 – Collectivités et tribus: appartenance

Dans le cadre autorisé par les lois et coutumes, les collectivités ordinaires ont pour politique d'exclure certains types de personnes et d'inclure tous les autres. En d'autres termes, à moins que vous n'apparteniez à une race, religion, classe sociale ou groupe ethnique abhorré, vous êtes bienvenus.

Les communautés procèdent à l'inverse. Leur politique est d'inclure certains types de personnes et d'exclure tout le reste. En d'autres termes, à moins que vous n'adhériez aux valeurs particulières du groupe (sociales, politiques ou religieuses), vous n'êtes pas bienvenus.

La règle tribale approximative est: Pouvez-vous étendre sa façon de gagner sa vie pour vous y inclure ? En d'autres termes, si vous voulez vivre des occupations de la tribu, vous devez étendre les sources de revenu du groupe jusqu'à ce qu'elles vous couvrent. C'est exactement ce que Hap et C.J. Ont fait pour le East Mountain News. Nous n'aurions pas pu les inclure dans le business s'ils ne l'avaient pas étendu en vendant des espaces publicitaires.

 

29.04.2009

158 – Communautés et tribus: origines

Comme Topsy*, la plupart des collectivités** que nous habitons ont juste grandi, sans mère ni père. Il était une fois, il y a un siècle, ou deux, ou cinq, un magasin général était rejoint par une épicerie, un boucher, une étable, un forgeron, une taverne, puis une banque, une mercerie, une pension, un notaire, un barbier, un docteur, et ainsi de suite. A un moment ou l'autre ils ont tous réalisé qu'ils avaient un rôle a jouer dans le succès de la communauté, et dans une certaine mesure, dans leur succès mutuel. Le banquier voulait certainement qu'un épicier ait du succès mais il ne lui importait pas que ce soit Smith ou Jones. Le propriétaire de la pension voulait qu'un barbier ait du succès mais il ne lui importait pas que ce soit Anderson ou Adams.

Les communautés*** ne commencent jamais par un tel hasard. Ce sont des collectivités « intentionnelles », érigées par des gens qui veulent vivre ensemble et poursuivre des idéaux communs, souvent en retrait. Les communautés*** concernent la vie en commun et peuvent ou non impliquer un travail en commun.

Les tribus (et je parle ici des « nouvelles » tribus) sont érigées par des gens qui veulent mettre en commun leurs énergies et leurs talents pour gagner leur vie ensemble. Les tribus concernent le travail en commun et peuvent ou non impliquer une vie en commun.

*Ndt: Topsy est une esclave du roman « La case de l'oncle Tom » qui ne connaissait pas ses parents et pensait avoir simplement «grandi» sans avoir été conçue.
** Communities dans le texte original
*** Communes dans le texte original

10.03.2009

157 – Mais est-ce qu'une X peut être une tribu ?

C'est la question que je me suis souvent posée, remplacer X par divers termes. Par exemple je me suis demandé si une affaire conventionnelle déjà bien établie peut être convertie en affaire tribale. Oui, probablement, avec quelques difficultés, la principale étant que la majeure partie des gens qui y sont impliqués le sont pour un salaire. Ceux qui ont grimpé l'échelle professionnelle ne veulent pas la redescendre. De même que certains ne seront pas contents d'avoir moins qu'un salaire, d'autres ne seront pas contents d'avoir plus qu'un salaire – ils veulent simplement faire leur boulot et rentrer à la maison. Mais bien sûr, rien n'est impossible.

Un étudiant d'un de mes séminaires à Houston avait demandé si une poignée de gens ne pouvait pas se mettre ensemble et vivre tribalement, tout en gagnant individuellement leur vie ailleurs. Certainement, et c'est bien, mais c'est une communauté, pas une tribu, précisément parce qu'ils ne sont pas impliqués à gagner leur vie ensemble.

Mais est-ce qu'une tribu ne peut pas être un communauté, et est-ce qu'une communauté ne peut pas être une tribu ?

Il faut éclaircir certaines bases avant de répondre à ces questions.

09.03.2009

156 – La débrouillardise usuelle

Dans une étude sur les gitans et autres peuples itinérants, l'anthropologue Sharon Bohn Gmelch énumère les raisons qui font que ces groupes survivent. Ils vivent à peu de frais et ont peu d'intérêt pour l'accumulation de matériel et l'augmentation du capital. Ils sont volontaires pour exploiter des activités en marge, boucher les trous de l'économie et à accepter des revenus faibles de sources multiples. En résumé, ce sont des débrouillards expérimentés, comme l'étaient tous les habitants de Madrid lorsque nous y vivions, comme l'étaient les membres du East Mountain News; aucun de nous ne vivait à cent pour cent de son activité au journal.

Il en va de même avec les Neo-Futurists. Bien que leur objectif soit de vivre du théâtre, la plupart n'en tiraient que vingt ou vingt-cinq pour cent de leur revenu en 1998, d'après leur fondateur Greg Allen (qui complétait son revenu par des cours d'histoire du théâtre au Columbia College). Les autres ont des jobs à temps partiel comme masseur, éducateur physique, producteur de CD-ROM, technicien du son, astrologue, secrétaires, employés de restaurant et même une star d'un groupe punk.

Un des membres de la compagnie, Geryll Robinson, écrit: « J'espère pouvoir mener ma vie sans soutenir ou être soutenu par l'économie américaine. Je ne le pourrais pas. Je me lance dans diverses activités bizarres et les gens me donnent de l'argent. J'ai visité Chicago, j'ai vu Too Much Light, j'ai voulu en faire partie. J'ai été auditionné. Maintenant je leur appartient. Ma vie est bonne, très bonne.

19.02.2009

155 – Un autre exemple tribal

Les Neo-Futurists sont un ensemble d'artiste qui écrivent, dirigent et produisent leur propre travail dédié à l'édification sociale, politique et personnelle sous la forme d'un théâtre conceptuel interactif avec le public. (Selon leur propre description.) Travaillant avec un format théâtral frustre utilisant peu ou pas du tout de technologie, le groupe tente une mise en scène dramatique post-moderne montrant une série variable de trente scénettes jouées en soixante minutes sous le titre générique Too Much Light Makes the Baby Go Blind*. Ce travail d'auteur est joué (au moment où j'écris) depuis le 1er décembre 1988 à Chicago jusqu'au Théâtre Joseph Papp de New York en 1993. En 1992 les Neo-Futurists ont ouvert leur propre Neo-Futurarium comprenant un théâtre de 154 places et une galerie d'art.

Jusqu'à treize membre s'activent dans la société à un moment donné, bien que la représentation moyenne n'implique qu'environ huit personnes. En plus d'écrire, diriger et jouer Too Much Light, ces treize personnes s'occupent de toutes les tâches  associées au théâtre et à la production: caisses, nettoyage, remise en état, impression de programmes, achat de publicité, etc.

Ndt: Un excès de lumière aveugle le bébé.

17.02.2009

154 – Gagner sa vie ?

Les gens réagissent parfois à mes propositions comme s'ils étaient un peu dégoûtés et dédaigneux à la seule idée de « gagner sa vie », de manière tribale ou non. Ils pensent que si la nouvelle révolution tribale tient ses promesses, nous ne devrions pas avoir à « gagner sa vie », nous devrions pouvoir vivre comme les oiseaux du ciel.

Exactement. C'est d'ailleurs fondamental me diriez vous.

Leur mauvaise interprétation ne porte pas sur la nouvelle révolution tribale mais porte sur les oiseaux du ciel. Les moineaux peuvent être « libres comme des oiseaux » mais cela ne signifie pas qu'ils ne doivent pas gagner leur vie, chaque créature sur terre doit le faire. Les mouches, les oies, les dauphins, les chimpanzés, les araignées et les grenouilles doivent tous dépenser de l'énergie pour obtenir ce qu'ils ont besoin pour rester en vie. Il n'y a aucune créature qui passe sa vie juste en restant immobile pendant que les ressources nécessaires affluent et le maintiennent en vie. Même les plantes vertes doivent gagner leur vie. Chacune d'elle est comme une petite usine qui doit prendre de l'énergie du soleil et le convertir laborieusement dans sa propre substance.

La tribu n'est en fait qu'une organisation sociale merveilleusement efficace pour faciliter la survie de tous, contrairement à la civilisation qui ne la rend facile que pour quelques privilégiés et difficile pour le reste.

16.01.2009

153 – La tribu EST ses membres

Lors d’un échange fameux à l’université Columbia, un membre du corps enseignant avait affirmé que le corps enseignant était l’université. Le directeur de l’université (l’ancien président des Etats-Unis Dwight D. Eisenhower) lui avait immédiatement rétorqué que les membres du corps enseignant étaient des employés de l’université. M. Eisenhower n’a pas la possibilité de me contredire si j’affirme que les membres d’une tribu ne sont pas des employés de la tribu, ils sont la tribu. Ca fait vraiment toute la différence.

Vu que la tribu est ses membres, la tribu est ce que ses membres veulent qu’elle soit, ni plus ni moins. Si les membres de votre tribu s’attendent à ce qu’elle fournisse exactement la sécurité qui va du berceau à la tombe comme les tribus ethniques, alors faites-le ainsi. Mais ce n’est pas une obligation et ça n’a pas forcément beaucoup de sens dans un monde de tribus ouvertes. Dans un tel monde, par exemple, on peut tout à fait concevoir qu’un mari et une femme font partie de tribus professionnelles différentes, et leurs enfants peuvent même vouloir faire partie d’autres tribus. Cette diversité sans limites est fondamentale.

Une tribu est un groupe de gens qui gagnent leur vie ensemble, et il n’y pas une unique bonne manière de le réaliser.

Soyez inventifs.