Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • 129 – Laissons-les se nourrir

    De la même façon que nous dénions aux sans abris l'accès aux abris dans les tunnels, aux bâtiments abandonnés, aux cahutes sous les ponts, nous voulons aussi leur refuser l'accès à la plénitude de la nourriture parfaitement comestible qui est jetée chaque jour dans nos cités. Certains restaurants ont pris l'habitude d'asperger la nourriture non consommée avec de l'ammoniaque pour la rendre impropre à la consommation. D'autres ont installé des serrures sur leur poubelles. Imaginez qu'au lieu d'aider les sans abris à organiser un système pour distribuer cette nourriture, la majeure partie est simplement mise à pourrir dans des décharges.

    Encore mieux, imaginez l'outrage qu'une telle proposition ferait aux bons bourgeois de nos cités. Quelle horreur (immorale en plus) ce serait que de permettre à une classe de « flemmards » de survivre avec ce que nous n'avons plus besoin ou ne désirons plus. Qu'en plus de « permettre » un tel style de vie nous l'encouragions, nous le faciliterions, au lieu de le combattre et de l'éradiquer.

  • 128 – Laissons-les se loger eux-mêmes

    Règlementer et criminaliser les sans abris revient à défier les tremblements de terre avec des structures rigides. Dérèglementer et décriminaliser les sans abris revient à reconnaître que « la machinerie du système a créé un monde qu'elle n'arrive plus à contrôler ». Nous devrions justement abandonner le contrôle des sans abris parce que c'est au-delà du contrôle, comme les tremblements de terre. Comme nous ne pouvons gagner sur ce plan, nous devrions apprendre à faire au mieux avec.
    Il y a des milliers de miles de tunnels habitables inutilisés sous Manhattan qui sont interdits aux sans abris pour une seule raison: les sans abris risqueraient d'y vivre. Les sans abris essayent d'y vivre, on considère donc que c'est le devoir des pouvoirs publics de les en empêcher. Les officiels expliquent que personne ne « devrait » vivre dans les tunnels. Ils n'ont pas été conçu comme des espaces habitables. Ils ne sont pas sûrs. Ils ne sont pas sains. Ils ne sont pas aux normes sanitaires. Malgré tout cela, quelques sans abris préfèreraient vivre dans les tunnels plutôt que sous des porches ou sous des tunnels.

    Plutôt que d'envoyer la police pour évacuer les sans abris des tunnels, les officiels devraient plutôt y envoyer les ingénieurs de ville pour demander quels services la ville pourrait fournir pour améliorer les conditions. Ce qu'ils entendraient serait « Nous avons besoin d'aide pour les sanitaires, l'eau et l'électricité. »

    N'essayons pas de conduire les sans abris dans des endroits que nous trouvons appropriés. Aidons-les à survivre dans les endroits que eux trouvent appropriés.

  • 127 – A quoi ressemblerait l'acceptation ?

    Nous savons à quoi ressemble le « combat » contre les sans abris. Nous attaquons sur deux fronts. Sur un front, par exemple, nous ouvrons des refuges pour les sans abris mais (comme nous ne voulons pas qu'ils y restent) nous les rendons aussi inhospitaliers que possible. Sur l'autre front, nous passons une loi anti-camping qui criminalisent les gens qui ne restent pas dans les refuges. Cette loi permet (ou incite) les policier à harceler les sans abris qui ne « sont pas à leur place », qui se trouvent où nous ne voulons pas qu'ils soient. Jusqu'à ce que les sans abris se relèvent, trouvent un travail se hissent quasiment par magie dans la classe moyenne américaine, ce sera un jeu du genre « pile je gagne, face tu perds ».

    Accepter les sans abris serait comme d'aider les sans abris à réussir TOUT EN ETANT sans abri. Quelle idée ! Je peux presque entendre les cris outragés des libéraux et des conservateurs à la réception de ce concept. Aider les gens à réussir comme sans abris ? Nous voulons qu'ils échouent ! (Comme ça ils retournent dans le troupeau).

    Le premier pas dans l'acceptation des sans abris serait la décriminalisation et la dérèglementation du vagabondage. Nous dérèglementons joyeusement des industries qui se chiffrent en milliers de milliards de dollars et qui sont capables de faire des dégâts immenses, mais nous nous offusquons à l'idée de dérèglementer des pauvres indigents, quelle idée ! Les dirigeants des institutions de crédit dérèglementées peuvent nous avoir floués de milliards mais au moins ils ne trainent pas dans les coins de rue en haillons !

  • 126 – L'absence d'abri est-elle un tremblement de terre ?

    Un naufragé dans l'océan était en train de boire la tasse pour la troisième fois lorsqu'il aperçu un bateau. En rassemblant ses dernières forces, il put faire des signes frénétiques et appeler à l'aide. Quelqu'un à bord le regarda avec mépris et lui cria « Trouve-toi une barque ! ».

    Le sociologue Peter Marcuse a écrit: « L'absence d'abri ne nous inspire pas seulement la réalisation intellectuelle que la machinerie du système a échoué quelque part à produire l'abri de base dont tout le monde a besoin, mais encore plus la réalisation sociale que le système a atteint une limite qu'il ne peut dépasser, qu'il a créé un monde qu'il ne peut plus contrôler. » (Emphase ajoutée.)
    J'aime cette citation car sa référence à « la machinerie du système » se rapporte parfaitement à mon analogie technique. Cette machinerie a créé un monde habité par des gens qu'elle ne peut plus contrôler. Pour traduire ceci dans mon système métaphorique, Marcuse est en train de dire que les sans abris ont été poussé dans un no man's land social et économique qui est au-delà de la civilisation. Et lorsque la machinerie s'efforce de ramener par la force les sans abris où ils devraient être, il échoue, à chaque fois et systématiquement.

    Le gourou technologique Jacques Attali avait annoncé la fin de l'ère de la classe ouvrière. « Les machines sont le nouveau prolétariat » dit-il. « La classe ouvrière est mise en congé. ». Mais nous savons tous qu'il n'y a pas de place pour ceux qui ne travaillent pas dans la structure connue sous le nom de civilisation. Alors où diable sur terre est-ce que cette mise en congé peut les mener, si ce n'est au-delà de cette structure ?

  • 125 – Ecouter les sans abris

    Un élément de l'acceptation des sans abris est la compréhension du fait que les pauvres vont toujours choisir l'alternative disponible la moins mauvaise pour eux. Si vous les trouvez vivant sous un pont plutôt que le bel abri municipal pas loin de là, vous pouvez être absolument certains qu'ils n'ont pas fait d'erreur, de leur point de vue. Les procédures d'accueil de l'abri peuvent être intrusives, arbitraires ou humiliantes au-delà du tolérable, ou bien leurs règles peuvent être draconiennes. Quoiqu'il en soit, il leur est plus facile d'endurer l'inconfort de la vie sous un pont. Et bien entendu ce qui est le moins pire pour un individu n'est pas nécessairement le moins pire pour un autre. Les gens des rues de New York vous diront qu'il y a tellement de nourriture aux alentours qu'il est quasiment impossible de mourir de faim. Il y a quand-même certains qui vont bouder ce monde d'abondance et rester profondément sous terre, où le gibier frais est abondant (dès que vous vous êtes fait à l'idée de chasser, tuer et cuire des « lapins du métro »,  rats).

    Un autre élément de l'acceptation des sans abris est la compréhension du fait que les sans abris comprennent leur situation, pas forcément de la même manière que le ferait un sociologue, économiste ou planificateur urbain mais d'un point de vue pratique et personnel. Il se peut qu'ils ne soient pas capables de discourir sur le processus de désindustrialisation mais ils savent que les gens qui leur ordonnent d'un ton suffisant de « trouver un job » vivent dans un monde de rêve et imaginent un monde du travail qui n'existe plus depuis des décennies.

  • 124 – Une nouvelle règle pour les nouvelles têtes

    Il n'y a pas besoin (c'est ce qu'ils disent) d'être un génie pour trouver une meilleure réaction face à l'échec que celle-là. Je le formulerais ainsi: Si ça n'a pas marché l'année passée, ou l'année d'avant ou l'année qui a précédé, alors ESSAYEZ QUELQUE CHOSE D'AUTRE.

    Nous somme convaincus d'utiliser une approche militaire pour résoudre les problèmes. Nous proclamons la « guerre » contre la pauvreté. Lorsque cela échoue, nous proclamons la « guerre » contre la drogue. Nous « combattons » le crime. Nous « combattons » la vie sans abri. Nous nous menons « bataille » contre la faim. Nous jurons de « vaincre » le SIDA.

    Les ingénieurs ne peuvent se permettre d'échouer aussi systématiquement que les politiciens et les bureaucrates, ils préfèrent donc l'acceptation (accedence) à la résistance (moi aussi). Par exemple, ils savent qu'aucune structure ne peut être assez rigide pour résister à un tremblement de terre. Donc, plutôt que de défier la puissance du tremblement de terre en construisant des structures rigides, ils l'acceptent (accede) en construisant des structures flexibles. Accepter n'est pas simplement capituler, mais plutôt capituler tout en s'approchant, on n'accepte pas seulement un argument mais aussi le trône*. Ainsi donc, le bâtiment aux normes sismiques survit non pas en défaisant la puissance du tremblement de terre, mais en le laissant s'approcher et en traitant avec lui.

    Dès que quelqu'un sera assez courageux traiter avec les sans-abris de cette manière, en acceptant leur existence et en s'approchant d'eux plutôt qu'en les combattant, alors des choses remarquables vont commencer à se produire à cet endroit, et pas seulement pour les sans-abris.

     

    * Ndt: en anglais accede=accepter et accede to the throne=monter sur le trône

  • 123 – Si ça n'a pas marché l'année dernière...

    La plus grande découverte qu'un anthropologue extra-terrestre ferait sur notre culture est notre première réaction face à l'échec: Si ça n'a pas marché l'année dernière, il faut le refaire cette année (et en faire le PLUS possible).

    Chaque année nous promulguons plus de lois, engageons plus de policiers, construisons plus de prisons et condamnons plus de contrevenants pour des périodes encore plus longues, tout cela sans s'approcher d'un pouce de la « fin » du crime. Si ça n'a pas marché l'année passée, ou l'année d'avant ou l'année qui a précédé, vous pouvez être sûrs qu'on va encore l'essayer cette année, sachant sans l'ombre d'un doute que ça ne marchera pas non plus cette année.

    Chaque année nous dépensons plus d'argent pour nos écoles, espérant résoudre leurs problèmes, et chaque année les écoles restent toujours aussi problématiques. Dépenser de l'argent n'a pas marché l'année passée, ou l'année d'avant ou l'année qui a précédé, mais vous pouvez être sûrs qu'on va encore l'essayer cette année, sachant sans l'ombre d'un doute que ça ne marchera pas non plus cette année.

    Chaque année nous essayons de faire disparaître les sans-abris, et chaque année les sans-abris restent parmi nous. Nous n'avons pu les caser dans la vie « normale » l'année passée, ou l'année d'avant ou l'année qui a précédé, mais vous pouvez être sûrs qu'on va encore essayer cette année, sachant sans l'ombre d'un doute que ça ne marchera pas non plus cette année

  • 122 – Faire disparaître les sans-abris

    Les pouvoirs publics (réagissant au désir informulé de leurs administrés) veulent naturellement que les sans-abris disparaissent. Ce n'est pas par méchanceté. On suppose que les sans-abris veulent vraiment disparaître (au moins ceux qui méritent), en trouvant un travail, en trouvant une maison et en reprenant une vie « normale ». Le rôle officiel est donc d'assister, pousser et encourager les sans-abris  dans la tache de recommencer une vie normale. Mais surtout il ne faut rien faire qui encouragerait les sans-abris à rester des sans-abris. En bref, la vie de sans-abri doit être rendue implacablement difficile, dégradante et aussi douloureuse que possible, et vous pouvez être sûrs que nos gardiens savent très bien comment l'accomplir.

    Le public veut bien sûr des abris pour les sans-abris, mais personne ne s'attend à ce qu'ils soient hospitaliers, personne ne voudrait y « rester ». Si les sans-abris commencent à « rester » dans les abris, cela serait en contradiction avec l'objectif de les sortir de la vie de sans-abris. Comme ils essayent d'éviter les abris officiels à n'importe quel prix, les sans-abris se réfugient presque n'importe où: dans des allées, des parcs, tunnels, bâtiments abandonnés, sous les ponts, etc. La police doit régulièrement les expulser de ces endroits, car si les sans-abris s'installent confortablement n'importe où, ils n'auraient plus de raison de cesser d'être sans-abris. On considère que rendre et conserver la vie des sans-abris aussi triste que possible est une forme d'amour rude, la meilleure et la plus gentille chose qu'on puisse faire pour eux.

    Le seul problème, et pour une raison inconnue, est que ça ne marche vraiment pas.