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  • 107 – Commerce non tribal

    Une entreprise ordinaire ne s'encombre pas d'obligations tribales. Il est évident qu'elle ne « prend pas soin » de ses employés, car si elle le faisait cela amènerait toute sorte de problèmes sans aucun profit. A la place, elle paye des salaires et attend de ses employés qu'ils se débrouillent. Un employé peut très bien vivre avec son salaire tandis qu'un autre a de la peine à joindre les bouts. Du point de vue de la compagnie, il n'y a aucune injustice en cela si le salaire est décent. Ce n'est pas la faute de la compagnie si le deuxième employé a une grande famille à entretenir, un parent âgé à s'occuper ou s'il ne sait pas gérer son argent. La compagnie peut se permettre d'être dure sur ce point car elle ne court aucun risque de perdre le second employé au profit d'un concurrent, car ce concurrent est aussi dur sur le sujet.

    Cet accord non-dit dans les entreprises qui limite leurs obligations à produire une fiche de paye est exactement ce qui donne à notre société cette ambiance de prison. Les travailleurs n'ont aucune « porte de sortie ». Qu'ils passent d'une compagnie à l'autre, ou d'un pays à l'autre, les obligations de leurs employeurs se limitent à une fiche de paye (un arrangement qui manifestement convient parfaitement aux employeurs). Les prisons sont toujours organisées pour satisfaire aux gardiens. C'est l'ordre normal des choses. Personne ne pense que les prisons sont construites pour satisfaire aux besoins des prisonniers ou que les entreprises sont montées pour satisfaire aux besoins des travailleurs.

    Entrer dans une tribu c'est sortir de prison.

  • 106 – Les limites de l'ouverture

    Le cirque est le meilleur modèle d'une tribu ouverte. Des choses comme la nationalité, la langue, la race, l'origine ethnique, l'age, le genre, l'orientation sexuelle, les opinions politiques et les croyances religieuses n'excluront personne qui puisse contribuer à la vie du cirque, mais son ouverture n'est bien sur pas absolue. Il n'est pas un refuge pour les sans-abris, par exemple, il n'accueille pas les gens par altruisme. Cela n'implique pas que l'altruisme soit prohibé. Le cirque doit prendre soin de ses membres sinon ils le quittent pour des cirques plus généreux et bienfaisants. C'est une question de survie. Une espèce qui ne peut conserver ses membres disparaît, et il en va de même pour une tribu.

    De l'autre côté, un cirque qui serait trop altruiste (par exemple qui accueillerait des personnes qui ne contribuent pas à son succès) aurait vite des difficultés à boucler les fins de mois; il commencerait à réduire les salaires, à baisser le standard de vie, économiserait sur la qualité et commencerait à perdre ses éléments les plus talentueux au profit d'autres cirques.

    Les cirques qui trouvent un bon équilibre entre le succès économique et les besoins de la communauté restent dans les affaires. Les cirques qui ne trouvent pas cet équilibre disparaissent.

  • 105 – La tribu ouverte

    Jeffrey est mort de l'absence d'une tribu, mais pas d'une tribu ethnique évidemment. Des jeunes me disent souvent avoir envie de partir pour rejoindre les Yanonami du Brésil ou les Alawa d'Australie, et je dois leur expliquer que ces tribus ne leur sont pas ouvertes. Bien que leur hospitalité soit fameuse, ils ne peuvent se permettre d'accepter des jeunes aux yeux écarquillés qui se présentent à leur porte, complètement démunis des talents qui aident la tribu à survivre.

    Durant ses pérégrinations, Jeffrey a demeuré auprès de gens, famille, amis, qui gagnaient leur vie d'une manière ou d'une autre. Mais, sans surprise, aucun ne gagnait sa vie de manière tribale, ils avaient des jobs, des professions, des carrières, mais chacun le faisait individuellement, il n'y avait donc pas de place pour Jeffrey. Ils ne gagnaient pas leur vie par un effort collaboratif, il n'y avait donc pas moyen de l'intégrer dans leur vie. Il était pour toujours un invité, et les invités, aussi charmants qu'ils soient, finissent pas s'imposer.

    D'une certaine manière, Jeffrey était incapable de trouver quelqu'un qui sache lui donner le peu qu'il demandait. Beaucoup de jeunes ne demandent pas plus, et s'ils travaillent ensemble de manière tribale, ils peuvent l'obtenir relativement facilement. Chaque tribu a le standard de vie que ses membres sont d'accord de supporter.

    Des gens comme Jeffrey doivent vivre dans un monde de tribus, et dans un monde de tribus ouvertes. Et je suis convaincu qu'ils sont bien loin d'être les seuls.

  • 104 – Jeffrey

    Dans My Ishmael, j'ai relaté la vie d'un jeune homme nommé Jeffrey, librement inspiré de Paul Eppinger dont le journal avait été publié par son père sous le titre Restless Mind Quiet Thoughts. Jeffrey était charmant, intelligent, avait de la prestance et du talent mais il ne trouvait rien qu'il veuille faire, à part trainer avec ses amis, écrire dans son journal et jouer de la guitare. Ses amis le pressaient de choisir une voie, d'avoir plus d'ambition, de s'intéresser à quelque chose, mais bien sûr aucune de ces choses ne peut se faire sur commande. Il finit par croire ses amis lorsqu'ils lui disaient qu'il était bizarre, particulier, même dans son absence de but. A la fin, désespéré de trouver un sens qui semble être si évident aux autres, il s'est suicidé discrètement.

    Je n'ai pas été très surpris d'entendre de plusieurs jeunes qu'ils se sentaient comme Jeffrey, qui savaient que le monde est rempli de choses qu'on devrait vouloir faire et qui s'imaginent qu'il doit y avoir quelque chose qui ne fonctionne pas du tout chez eux pour ne pas le vouloir. Parce que j'ai pris la peine d'étudier des cultures différentes de la notre, je sais qu'il n'y a rien d'inné chez l'humain à « devenir quelqu'un » ou « aller de l'avant » ou faire carrière, avoir une profession ou une vocation. Ce genre de notion est complètement étranger à la plupart des peuples aborigènes qui semblent parfaitement content de vivre de la façon dont Jeffrey voulait vivre, et pourquoi ne le seraient-ils pas ?