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  • 81 – Que signifie « civilisation » ?

    Je peux nommer quelques concepts que je trouve personnellement difficiles à cerner, comme par exemple mise en scène* ou postmodernisme, mais civilisation n'est pas l'un d'eux. Le Oxford English Dictionary le définit en à peine douze mots: « Condition ou état civilisé; état développé ou avancé de la société humaine. ». Le American Heritage Dictionary l'articule un peu plus exhaustivement: « Etat avancé de développement intellectuel, culturel et matériel dans une société humaine, marqué par le progrès dans les arts et sciences, l'utilisation étendue de l'écriture et l'apparition d'institutions politiques et sociales complexes. ».

    La chose qui pousse les institutions de n'importe quelle civilisation à devenir politiquement et socialement « complexe » est bien sûr leur organisation hiérarchique. Une confédération de villages ruraux n'est ni politiquement ni socialement complexe, et ce n'est pas la civilisation. Lorsque mille ans plus tard, la famille royale vit dans un palais gardé par des soldats professionnels, protégée des masses par des clans de noble et une caste de prêtres qui gèrent la religion d'état, alors on a la « complexité » politique et sociale requise pour faire une civilisation.

    Aucune société tribale, aussi « avancée » qu'elle puisse être, n'a jamais, dans ce sens, été appelée civilisation.

    * Ndt: En français dans le texte

  • 80 – Suis-je en train de bâtir ma pyramide ?

    Le métier que j'exerce aujourd'hui est le même que celui que j'exerçais auprès des sociétés que je viens de mentionner. Je ne fais pas des choses différentes pour moi-même que je ne faisais pour eux. Le travail est le même...mais je n'ai pas l'impression d'être en train de bâtir une pyramide.

    Le test est le suivant. Si vous aviez un milliard de dollars à la banque, iriez-vous faire le travail que vous faites pour gagner votre vie ? Franchement, honnêtement, vraiment ? Je suis sûr que environ dix pour cent des gens lisant ce livre répondront oui. Par exemple Steven Spielberg et Bill Gates (qui ont déjà leur milliard mais semblent toujours aimer leur travail). Moi aussi je fais partie du pourcentage de chanceux. Si j'avais un milliard à la banque, je continuerais l'écriture.

    Il y a plein de place sur terre pour les dix pour cent qui aiment leur travail. Ma passion est de faire un peu de place pour les autres nonante pour cent. Je n'essaye pas de gâcher le plaisir des Spielberg et Gates, j'essaye d'ouvrir une porte de sortie pour les milliards qui ne s'amusent pas, qui s'échinent à tirer des pierres sur la pyramide, pas parce qu'ils aiment les pierres ou les pyramides, mais parce qu'ils n'ont pas d'autre moyen pour apporter de la nourriture à la maison. Nous pouvons leur offrir d'autres perspectives sans gâcher le plaisir aux autres dix pour cent, mais seulement si nous allons au-delà de la chose appelée civilisation.

  • 79 – Ma vie à la pyramide

    Les lecteurs vont forcément se poser des questions sur ma vie professionnelle et se demander si j'ai beaucoup souffert comme tireur de pierre. Non, en fait j'ai fait partie des chanceux. Dès le départ, j'ai trouvé une niche où je pouvais me considérer comme un artisan plutôt que comme un animal de trait. Vous pourriez dire que j'ai taillé des pierres que d'autres ont du tirer et que j'étais fier de mon habileté. J'ai commencé ma vie professionnelle dans une petite pyramide respectable contruite par les éditions Spencer à Chicago qui s'appelait l'Encyclopédie des peuples américains. Elle a été achetée par un plus gros bâtisseur, Grolier, qui l'a déplacée pierre par pierre à New York. Je suis resté à Chicago à travailler chez Science Research Associate pour une pyramide nommée le Greater Cleveland Mathematics Program. SRA a été ensuite racheté par un bâtisseur encore plus gros, IBM. J'ai finalement fini au Encyclopaedia Britannica Educational Corporation où j'ai supervisé la construction de pyramides dans le département de mathématiques. J'ai terminé ma carrière dans une société propriété d'un autre géant, Singer Corporation, où j'ai supervisé les constructions de pyramides multimédias. La fin est arrivée un jour où le président de cette société m'a dit que mon travail était « trop bon ». Ce n'est pas nécessaire qu'il soit si bon, m'a-t-il expliqué, parce que c'est « seulement pour des enfants », et les enfants « ne voient pas la différence ». J'ai finalement réalisé que je ne pourrais jamais atteindre mes objectifs en travaillant sur la pyramide de quelqu'un d'autre.

  • 78 – L'opium est l'opium du peuple

    Lorsque Marx a émis sa fameuse phrase, l'opium n'était pas une drogue populaire, ce qu'il voulait dire c'est que la religion était le narcotique populaire bon marché. Il ne pouvait pas deviner, probablement, que l'opium elle-même (sous une forme ou une autre) deviendrait l'opium du peuple, malgré son coût.

    Plus les choses iront mal pour nous, plus nous aurons besoin de toutes ces choses qui nous apportent le soulagement et l'oubli, et toutes les choses qui nous excitent et nous stimulent. Plus de religion, plus de révolution, plus de drogues, plus de chaînes TV, plus de sport, plus de casinos, plus de pornographie, plus de loteries, plus d'accès à Internet, plus et encore plus de tout, pour nous donner l'impression que la vie est un amusement sans fin. Mais en attendant, bien sûr, chaque matin nous devons nous secouer et oublier les amusements pendant huit ou dix heures pendant que nous tractons notre quota de pierre sur les pentes de la pyramide.

    Quelle vie pourrait être plus douce que ça ?

  • 77 – Troisième raisonnement: la vaincre

    Mais les rêves de paradis céleste commencèrent à perdre de leur attractivité lorsque l'âge de la foi déclina, et des nouveaux rêves commencèrent à prendre forme, des rêves de paradis sur terre cette fois, des rêves de révolution, des rêves de renversement, de mettre fin au règne des anciens et d'élever des dirigés en nouveaux dirigeants.

    Beaucoup de révolutions de ce genre ont pris forme, particulièrement en France, en Amérique et en Russie, mais dans chaque cas, bizarrement, les hiérarchies ont a peine changé de mains et continuèrent comme avant. Les masses ont toujours leur pierre à tracter, jour après jour, et jour après jour la pyramide continue de s'élever.

    La philosophe française Simone Weil, désapprouvait Marx en disant que c'est la révolution et non la religion qui est l'opium du peuple. Honte à eux deux pour ne pas mieux comprendre le peuple et ses drogues. La religion est un barbiturique qui atténue la douleur et vous rend somnolent. La révolution est une amphétamine qui vous ravive et vous fait sentir puissant. Lorsque rien ne va chez les gens, ils prendront n'importe laquelle, ou les deux. Aucune de ces drogues ne disparaît. Bien au contraire. Contrairement aux attentes de l'après-guerre, qui avait vu les religion régresser, la religion revient, ainsi que la révolution. Et dans ce qui est supposé être la nation la plus heureuse et la plus prospère de l'histoire humaine, de plus en plus de groupes terroristes antigouvernementaux attirent de plus en plus de membres chaque année.

  • 76 – Deuxième raisonnement : la transcender

    Bouddha ainsi que Jésus ont assuré à leurs auditoires que les pauvres et les opprimés ont (en tout cas auront) un avantage sur les riches et puissants pour qui il sera quasiment impossible d’attendre le salut. Les pauvres peuvent vivre heureux, dit Bouddha, en ne possédant rien et en vivant simplement de joie, comme les dieux radieux. Les doux (c’est-à-dire ceux qui finissent toujours par construire les pyramides) hériteront de la terre à dit Jésus, et le royaume de Dieu inversera la hiérarchie, il appartiendra aux pauvres et non aux riches, les dirigeants et les dirigés échangeront leur place, les premiers deviendront les derniers et les derniers deviendront les premiers. Jésus et Bouddha disent que, contrairement aux apparences, la richesse ne rend pas les gens heureux, elle ne fait que les rendre radins. Et les pauvres ne doivent pas envier les trésors des riches qui risquent toujours d’être volés, mangés par les mites ou de rouiller, ils doivent au contraire, dit Jésus, accumuler des trésors incorruptibles au paradis.

    Ce sont ces « consolations » qui ont conduit Karl Marx à dire des religions qu’elles étaient « l’opium du peuple ». Cet opium transporte les masses hors de la misère et dans l’empyrée de l’acceptation. Et encore plus important, du point de vue de la classe dirigeante, cet opium les fait tenir tranquilles et soumis, l’héritage promis des doux reste à jamais futur.

  • 75 – Premier raisonnement : la justifier

    Une des raisons qui nous fait penser que l’Est et l’Ouest sont culturellement différents est que les orientaux ont une façon différente de justifier la hiérarchie dans laquelle ils vivent. Ils pensent que la hiérarchie est la résultante d’opérations fondamentales de l’univers, qui assurent la réalisation du karma par le biais de la réincarnation. Avec la théorie du karma, nos péchés et vertus sont punis ou récompensés dans des vies ultérieures. Ainsi, si vous êtes nés intouchable à Bhaktapur en Inde, où vous n’avez aucun espoir d’avoir une occupation plus élevée que le nettoyage des latrines, vous ne pouvez blâmer personne d’autre que vous-mêmes. Vous n’avez aucune raison d’envier ou de haïr les brahmanes qui vous snobent et vous méprisent, leur vie de félicité et de loisirs n’est que ce qu’ils méritent, autant que votre vie de pauvreté et de misère n’est que ce que vous méritez.

    De cette manière, cet arrangement des gens en classes hautes, moyennes et basses est présenté comme étant la manifestation de la justice de l’ordre universel divin. Si je suis riche et bien nourri et que vous êtes pauvre et affamé, c’est que les choses doivent être ainsi.

    Le bouddhisme peut être vu comme apportant un soulagement à cette posture rigide d’auto-résignation.

  • 74 – Dreaming away the hierarchy

    Les masses dominées de notre culture n’étaient pas plus malheureuses que les masses dominées des mayas, des olmèques ou d’autres abandonneurs de civilisation que nous avons étudiés. La différence entre eux et nous est que nous possédons (ou sommes possédés par) un complexe de mèmes qui nous ont complètement empêché de quitter la civilisation. Nous sommes absolument convaincus qu’il n’y a aucun moyen de surpasser la civilisation et que nous devons continuer, même au prix de notre extinction.

    Incapables de s’en éloigner, nous avons utilisé trois raisonnements différents pour justifier notre inaction.

    Ndt: pas réussi à traduire le titre, peut-être que ça viendra après la traduction des pages suivantes.

  • 73 – Mais il n’y a pas de hiérarchie dans les tribus ?

     C’est la question posée par les gens qui détestent l’idée que la vie tribale puisse fonctionner. La réponse est non, ce n’est pas ce qui a été constaté. Les tribus ont des chefs, bien sûr, et parfois des chefs autoritaires, mais ce leadership n’amène peu ou pas de bénéfices particuliers qui seraient refusés aux autres membres de la tribu. N’y a-t-il jamais eu de tribu qui serait « devenue hiérarchique » et où le chef serait devenu despotique ? Je suis absolument certain que ça s’est produit, peut-être des milliers de fois. Ce qui est important de souligner c’est qu’aucune tribu de ce genre n’a survécu. La raison n’est pas difficile à trouver, les gens n’aiment pas vivre sous le joug d’un despote. Encore une fois, c’est l’œuvre de la sélection naturelle : les tribus dirigées par des despotes ne parviennent pas à retenir les membres et s’éteignent.

    Au cirque, tout le monde veut qu’il y ait un boss, qui s’occupe des affaires, fasse en sorte que le cirque reste dans les chiffres positifs, prenne les décisions désagréables de l’embauche et du licenciement, règle les disputes, signe des contrats et négocie avec les autorités locales. Sans boss, le cirque disparaîtrait très vite, mais le boss n’est qu’une personne avec un travail, le travail d’être le boss. Le boss n’est pas envié ni même particulièrement admiré. Les stars du spectacle reçoivent la gloire (ainsi que les plus hauts salaires et les habits à paillettes) mais ne sont rien qui s’approche d’une classe dirigeante.

  • 72 – Ce que les gens n’aiment pas dans la hiérarchie

    Pour être honnête, je devrais faire la distinction entre ce que les dirigeants aiment dans les sociétés hiérarchiques et ce que tous les autres n’y aiment pas, mais je doute avoir vraiment besoin d’expliquer le premier cas.

    Ce que les gens (sauf les dirigeants) n’aiment pas dans les sociétés hiérarchiques c’est qu’elles ne se matérialisent pas de la même manière pour tous leurs membres. Elles donnent une vie d’aisance et de luxe incroyable aux dirigeants et une vie de pauvreté et de labeur pour tous les autres. La façon dont les dirigeants bénéficient du succès d’une société est complètement différente de la façon dont les masses en bénéficient, et les pyramides et tous les temples témoignent de l’importance des dirigeants, pas de celle des masses qui les ont construits. Et il en va de même de tous les aspects de la vie dans une société hiérarchique.

    La différence entre le cirque et Disney World est que le cirque est une tribu et Disney World une hiérarchie. Disney World a des employés, pas des membres. Elle ne leur fournit pas un moyen de gagner leur vie, elle leur donne simplement un salaire. Les employés travaillent pour eux, et si Disney World ne peut plus les payer, ils vont immédiatement l’abandonner. Les propriétaires ont investi dans son succès et en bénéficient. Les employés ne sont que des employés.

    Les enfants de tous âges fuguent pour rejoindre le cirque. Personne ne fugue pour rejoindre Disney World.