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  • 40 – A la recherche des acteurs

    En écrivant ces petites histoires résumées, j’ai suivi le modèle populaire pour ce genre de compte-rendu, débutant à la voix active, avec des gens faisant des choses, et terminant à la voix passive, avec des choses faites au « site », aux « cités » ou aux « civilisations ». La fin survient toujours quand les sites sont « abandonnés »,  « détruits », « dégradés », « brûlés » ou « désacralisés », on n’apprend jamais par qui. On reste sur une vague impression de mystère, comme si ces choses s’étaient produites dans le triangle des Bermudes ou dans la quatrième dimension.

    Les auteurs de ces comptes-rendus sont nettement mal à l’aise avec la vérité, qui est que ces civilisations ont toutes été détruites et abandonnées par le même peuple qui les a bâties. Les mayas quittèrent leurs cités de leur propre chef, ils n’ont pas été emportés par des ovnis. Les olmèques eux-mêmes ont dégradé et abandonné San Lorenzo et La Venta, et Teotihuacán fut brûlée par ses citoyens. Un jour les travailleurs des fossés du sud de l’Arizona laissèrent tomber leurs outils et partirent, et un autre jour, les villageois et habitants des falaises du Chaco Canyon et de Mesa Verde firent la même chose.

    Tous ces gens ont fait quelque chose de plus scandaleux encore qui n’est pratiquement jamais reporté dans ce genre de compte-rendu. C’était déjà assez mal qu’ils abandonnent leurs civilisations, mais ce qu’ils firent est presque inimaginable : ils arrêtèrent l’agriculture. Ils cessèrent de cultiver leur nourriture.

    Ils abandonnèrent  la meilleure façon de vivre qui soit.

  • 39 – Les hohokams et les anasazis

    Les peuples qui occupaient les terres désertiques du sud de l’Arizona à l’époque du Christ nous impressionnent plus comme des durs à la tâche que comme bâtisseurs de civilisation. Leur réalisations mémorables, qui commencèrent vers l’an 700, n’étaient pas des villes mais de vastes réseaux de fossés d’irrigation qui leurs permettaient de cultiver leur nourriture. Un seul fossé de 8m de large et 5 de profond pouvait s’allonger sur 10km, et un réseau le long de la rivière Salt connectait 100km de fossés. Le travail commença à être abandonné au début du quinzième siècle, et en quelques décennies, les travailleurs devinrent les hohokams, « ceux qui ont disparu » dans la langue des pimas, les indiens de la région.

    Les anasazis occupaient la région des quatre coins, au point de rencontre des états modernes de l’Arizona, du Nouveau Mexique, de l’Utah et du Colorado. Ils prospérèrent brièvement, vers l’an 900, et ne construisirent pas de grande cités mais atteignirent un mode de vie étonnant dans des petites villes et des habitations dans des hautes falaises. Tout fut abandonné après l’an 1300.

  • 38 – Les olmèques et Teotihuacán

    Les agricultures olmèques des côtes du Veracruz et du Tabasco construisirent de grands centres de cérémonies, principalement à San Lorenzo et La Venta. Le plus ancien, celui de San Lorenzo, s’est épanoui de 1200 à 900 av. J.-C., lorsque (comme il est dit), il a été « dégradé et abandonné ». La même chose se produisit à La Venta cinq siècles plus tard. Des sites mineurs continuèrent à être occupés quelques temps, mais la destruction de La Venta marqua la fin de la domination olmèque sur la région.

    Quelques deux centaines d’années plus tard, une des grandes cités de l’ancien temps fut construite au centre du Mexique. Teotihuacán fut destinée à devenir une des six plus grandes cités aux alentours de l’an 500 de notre ère. Elle s’épanouit pendant deux cent cinquante ans au centre de son propre empire puis, de façon abrupte, la chose habituelle se produisit. Elle « fut détruite », brûlée et peut-être même « rituellement » effacée. Les ruines furent occupées quelques temps, puis la cité mourut.

  • 37 – Les mayas

    Les mayas sont probablement devenus agriculteurs à temps plein pas longtemps après nous, mais (comme nous) n’ont pas commencé à ressembler à des bâtisseurs de civilisation avant plusieurs milliers d’années. Leurs premières grandes cités, dans le Yucatan, ont commencé à émerger aux environs de 2000 av. J.-C., à la même époque que la fondation du Moyen Empire en Egypte et quelques deux siècles avant la fondation de Babylone.

    Les mayas s’épanouirent pendant presque trois mille ans. Puis au début du neuvième siècle de notre ère, les cités du sud commencèrent soudainement à être abandonnées et se vidèrent. Les cités du nord continuèrent à s’épanouir un moment sous la domination des toltèques mais s’effondrèrent lorsque les toltèques eux-mêmes s’effondrèrent au treizième siècle. Puis à l’ouest, Mayapán émergea comme la dernière place forte de la civilisation maya, mais cette réminiscence n’était elle-même pas éloignée de l’effondrement deux siècles plus tard.

    C’est, volontairement, le genre de compte-rendu qu’on trouverait dans un atlas historique ou une encyclopédie. Bien qu’il commence à parler de gens, il devient rapidement une autre histoire,  comme celle d’un grand paquebot naviguant à travers le temps. Il transporte des passagers bien sûr, mais ils ne sont que du ballast, seulement utiles dans le sens où sans eux le navire chavirerait et coulerait.

  • 36 – Les adopteurs du mème au Nouveau-Monde

    Nous n’étions pas le seul peuple des temps anciens à reconnaître les bénéfices de cultiver toute notre nourriture. Au Nouveau-Monde, les adopteurs du mème furent notablement les mayas, les olmèques, le peuple de Teotihuacan, les hohokams, les anasazis, les aztèques et les incas.

    Ce qui est remarquable pour notre étude de ce mème fondamental, c’est que lorsque les européens arrivèrent au Nouveau-Monde à la fin du quinzième siècle, seules les plus récentes de ces civilisations y adhéraient toujours.

  • 35 – Peut-être avaient-ils simplement faim ?

    Un chasseur-cueilleur qui a besoin de 2000 calories quotidiennes pour vivre doit dépenser seulement 400 calories pour les obtenir, car c’est le rendement de la chasse et de la cueillette, une calorie de travail rapporte 5 calories de nourriture. A l’opposé, un fermier qui a besoin de 2000 calories quotidiennes doit en dépenser 1000 pour les obtenir, car c’est le rendement de l’agriculture, une calorie de travail rapporte 2 calories de nourriture.

    Une personne affamée qui échangerait la cueillette contre l’agriculture serait comme un affamé qui échangerait un job payant cinq dollars de l’heure contre un job n’en payant que deux. Cela ne fait absolument aucun sens, et plus vous avez faim, moins cela en a.

    L’agriculture est moins efficace pour éloigner la faim que la chasse et la cueillette mais elle amène indubitablement d’autres avantages (et particulièrement elle fournit une base pour la colonisation et éventuellement la civilisation), et c’est pour s’assurer ces avantages que les fondateurs de notre culture ont finalement adopté un style de vie totalement dépendant de l’agriculture. A partir de ce moment, le fait de cultiver toute sa nourriture est devenu complètement indiscutable parmi nous. Nous avions investi dans ce mème et le protègerions dans le futur, à n’importe quel prix.

  • 34 – Peut-être s’y sont-ils mis par hasard ?

    Il est tentant d’imaginer que l’agriculture représente la voie de la moindre résistance pour des gens tâchant de gagner leur vie, mais rien n’est aussi éloigné de la vérité. Cultiver sa nourriture représente la voie de résistance maximale, et plus vous en cultivez, plus la résistance est grande. Il a été établi, sans l’ombre d’un doute, qu’il y a une corrélation exacte entre la grandeur de votre effort pour rester en vie et la grandeur de votre dépendance à l’agriculture. Ceux qui cultivent le moins sont ceux qui travaillent le moins, et ceux qui cultivent le plus travaillent le plus. La quantité d’énergie nécessaire pour mettre 80 grammes de maïs dans une boîte avec un peu d’eau dans les rayons de votre supermarché est presque incroyable, ainsi que la quantité de temps que vous devez travailler pour posséder ces 80 grammes de maïs.

    Non, les fondateurs de notre culture ne sont pas tombés par hasard dans un style de vie totalement dépendant de l’agriculture, ils ont du se fouetter pour y entrer, et le fouet qu’ils utilisèrent était ce mème : cultiver toute sa nourriture est la meilleure façon de vivre.

    Rien d’autre qu’on puisse imaginer n’aurait pu faire cette chose étonnante.

  • 33 – La meilleure façon de vivre

    Un de ces mèmes fondamentaux est cultiver toute sa nourriture est la meilleure manière de vivre. A part quelques anthropologues (qui savent parfaitement bien que c’est une question d’opinion), ce mème est incontesté dans notre culture. Et lorsque je dis que quelques anthropologues savent que c’est une question de point de vue, je veux dire qu’ils le savent surtout par obligation professionnelle. En tant qu’anthropologues, ils savent que les bushmen africains ne seraient pas d’accord que cultiver sa nourriture est la meilleure manière de vivre, ni les Yanomami du Brésil ou les Alawa d’Australie ou les Gebusi de Nouvelle Guinée. Mais en tant qu’individus, ces anthropologues considèreraient presque tous que c’est la meilleure façon de vivre et choisiraient sans hésitation ce mode de vie parmi tous les autres. En dehors de cette profession, il devient difficile de trouver quiconque dans notre culture qui ne souscrive pas à la conviction qu’obtenir toute sa nourriture de l’agriculture est la meilleure façon de vivre.

    Il est impossible de douter que ce mème est entré dans notre culture dès sa naissance. Nous ne serions pas devenus des fermiers à temps plein si nous n’avions pas la conviction que c’était la meilleure façon de vivre. Au contraire, c’est évident que nous avons commencé à cultiver notre nourriture pour précisément les mêmes raisons que nous en sommes toujours à cultiver toute notre nourriture, car nous étions convaincus que c’était la meilleure façon de vivre.

    A moins que…

  • 32 – Réplication génétique et mémétique

    Les gènes se répliquent avec cette même stupéfiante fidélité, mais on ne peut pas en dire autant des mèmes, à moins qu’on ajoute quelques qualificatifs. Parmi les peuples tribaux laissés tranquilles (comme par exemple dans le Nouveau Monde avant les incursions européennes), la transmission de mèmes d’une génération à l’autre se produit généralement avec une fidélité parfaite. C’est pour cette raison qu’ils ont l’impression d’avoir vécu ainsi « depuis l’aube des temps ».  Par conséquent, la culture tribale nous paraît statique (un mot qui pour nous à une charge péjorative) comparée à notre propre culture, qui semble dynamique (un mot qui pour nous a une charge admirable).

    Notre culture est dynamique (telle que nous la percevons) car nos mèmes sont souvent très volatiles : nouveaux une génération, plastronnant la suivante, puis branlants et complètement démodés dans les suivantes. Il y a néanmoins un noyau de mèmes culturellement fondamentaux que nous avons transmis avec une fidélité totale depuis la fondation de notre culture il y a dix mille ans, jusqu’au présent. Il n’est pas très difficile d’identifier ce noyau de mèmes fondamentaux, et cela aurait été fait depuis longtemps si quelqu’un y avait pensé.

  • 31 – La fidélité de la copie

    Imaginons que vous avez créé un document d’une page sur votre ordinateur et l’avez imprimée. Si vous en faites une copie sur une bonne photocopieuse, vous aurez de la peine à la distinguer de l’original, que nous appellerons A. Mais si vous utilisez A pour faire une nouvelle copie, B, et utilisez B pour faire C, puis C pour faire D, et enfin D pour faire E, cette dernière copie sera facilement distinguable de l’original. Cela met en évidence qu’un petit peu de l’original est perdu lors de chaque génération de copie. Entre une génération et la suivante, aucune perte n’est visible à l’œil nu, mais une accumulation de pertes est clairement visible entre l’original et la copie E. Cela se produit car nous utilisons un copieur analogique.

    Mais si vous reprenez votre document original sur l’ordinateur et copiez ce qu’il y a sur l’écran dans le fichier A, puis copiez le fichier A dans le fichier B, puis B dans C et ainsi de suite, vous pourriez faire des copies toute la journée, et à la fin de la journée il est clair qu’il n’y aura aucune différence entre l’original et la dernière copie. Cela se produit car vous avez utilisé un copieur digital plutôt qu’un copieur analogique. Cette fidélité de la copie est à la base de la révolution digitale.