Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

5 - La tribu du corbeau

  • 136 – L'objection la plus éloquente de toutes

    Accepter les SDF, c'est-à-dire permettre aux pauvres de gagner leur vie dans les rues, ouvrirait les portes de la prison de notre culture. Les affranchis et les mécontents s'y déverseraient. Ce serait le premier grand mouvement de gens vers ce no man's land social et économique que j'appelle « au-delà de la civilisation ».

    La tribu du corbeau, libérée de l'oppression, grossirait, peut-être exponentiellement.

    Nous ne voulons pas que ça se produise n'est-ce pas ? Dieu du ciel, non.

    Ce serait chaotique, ça pourrait même être passionnant.

    Carlos, un fugueur habitant sous une grille branlantes du parc Riverside de Manhattan disait à Jennifer Toth: « Je changerais le monde pour qu'il y ait un endroit pour nous. Une bon endroit où nous aurions une vraie liberté et où nous n'aurions pas besoin de vivre dans un trou. »
    Il y a là des idées dangereuses....un endroit pour les SDF....un bon endroit....vraie liberté...pas dans un trou....

    Mettez plus de gardiens sur les murs. Renforcez les portes.

    Fin de la 5ème partie - version complète

  • 135 – Objections

    L'idée d'accepter les SDF lèvera des objections de part et d'autre. Les libéraux vont le percevoir comme une «renonciation » du problème des SDF, mais ce serait comme dire qu'accepter la dégradation des routes signifierait de renoncer aux routes. Accepter les SDF signifie écouter les pauvres, qui pensent pouvoir être capables de prendre soin d'eux, avec l'aide qu'ils veulent plutôt qu'avec l'aide que les bien-logés pensent qu'ils « devraient » avoir.

    A l'autre extrémité du spectre politique, les conservateurs vont percevoir l'acceptation des SDF comme dorloter des parasites qui devraient être disciplinés et punis jusqu'à ce qu'ils trouvent un job. Ils pourraient considérer que ce serait comme donner du matériel à un pauvre pêcheur plutôt que de lui donner du poisson à manger.

    Les objections officielles seront les plus fortes, parce que leur intérêt dans les SDF va au-delà des purs principes. Beaucoup de gens gagnent leur vie en « combattant » les SDF et ils le verraient la disparition du problème comme une menace de leur gagne-pain (bien qu'ils ne sont pas stupide au point de le présenter ainsi).

    Dans le Los Angeles de 1998, voler un caddy à commission vous valait une amende de mille dollars et une centaine de jours derrière les barreaux. Lorsqu'un donneur anonyme s'est arrangé pour distribuer une centaine de caddy « légaux » aux SDF, les officiels ont tiré la gueule et dénoncé comme « bien intentionné mais fourvoyé ».

  • 134 – Je ne suis pas COMPLETEMENT seul !

    Vers la fin de son étude marquante sur les SDF, Checkerboard Square: Culture and Resistance in a Homeless Community, David Wagner écrit:

    Que se passerait-il si on offrait aux SDF la possibilité d'une mobilité et de ressources collectives plutôt qu'un pointage, une surveillance et un traitement individuel ? Que se passerait-il si les réseaux sociaux denses et les sous-cultures cohésive qui constituent la communauté des sans abris étaient utilisés par leurs défenseurs, les travailleurs sociaux et les autres ? Que se passerait-il si des logements pouvaient être fournis près des emplacements où les groupes de rue convergent, des abris décents qui ne forcent personne à quitter le groupe et qui peuvent être partagés avec les amis ? Que se passerait-il si les bénéfices sociaux (les revenus, les ressources de nourriture, les abris et autres biens) étaient distribués collectivement plutôt qu’individuellement. Du coup personne ne devrait avoir à attendre des heures, dévoiler sa vie privée, se faire certifier continuellement dans les bureaux de l'assistance, mais obtiendrait une subvention collective en tant que membre de la cohorte des sans abris (ou tout autre groupe de pauvres).

    Toutes ces suggestions (que même Wagner considère comme radicales) représentent l'acceptation des réalités des SDF. Elles sont faites pour aider les SDF à mener une vie décente, tout en étant SDF, et à vivre de la façon qu'ils veulent vivre (contrairement à la façon dont les services sociaux du gouvernement pensent qu'ils devraient vivre).

  • 133 – Qu'est-ce qu'il en sortira ?

    Si nous laissions les sans abris trouver seuls des endroits où se réfugier et si nous les aidions à rendre habitables ces endroits (plutôt que de les en chasser), si nous leur faisions parvenir les quantités énormes de nourriture que nous jetons chaque jour (plutôt que de les forcer à aller faire des courbettes aux refuges), si nous les aidions activement à s'aider eux-mêmes à leur manière (plutôt qu'à la nôtre), alors ne pensez-vous pas que les sans abris cesseraient d'exister en tant que « problème ». Cela deviendrait une tâche habituelle de la gestion des cités, comme la maintenance des routes. Les routes de nos villes ne seront jamais « réparées », elle se détérioreront tout le temps, et nous allons devoir les réparer tout le temps. Nous ne considérons pas la maintenance des rues comme un « problème », parce que c'est quelque chose que nous avons accepté.

    Si nous pouvions accepter les sans abris, alors nous et les sans abris pourrions (pour changer) travailler ensembles plutôt qu'être à couteaux tirés. Cela deviendrait un souci et une tache habituels que de fournir un abri, nourrir et protéger les gens.

    Si nous acceptons les sans abris, cela ne signifie pas que les mendiants, les clochardes et ivrognes des rues vont disparaître, pas plus que si nous maintenons les routes ne signifie que les nids de poule, les voies fermées et les embouteillages vont disparaître. Accepter les sans abris (comme accepter les tremblements de terre)  signifie gérer la réalité, cela ne signifie pas la supprimer.

  • 132 – « J'aime mon style de vie actuel »

    C'est que qu'à dit un habitant des tunnels à la journaliste Jennifer Toth. Il continue ainsi: « Je suis indépendant et fais ce que je veux. Ce n'est pas que je sois paresseux ou que je ne veuille pas travailler. Je me ballade toute la journée à travers la cité pour ramasser des boîtes (de conserve). C'est la vie que je veux. » Un autre habitant des tunnels racontait qu'il était poursuivi par un frère qui voulait l'aider à retourner à la vie normale. « Il m'a offert 10000 dollars. Il n'a rien compris. C'est là que je veux être. Peut-être pas pour toujours mais en tout cas maintenant. »

    Un des sujets de David Wagner, qui fuyait les coups constants de la maison trouvait que la vie dans les rues « était cool. Je dormais où je voulais. Je trainais avec des gens. Je buvais. J'étais libre comme un oiseau. » D'après un autre qui avait fui des abus familiaux à douze ans « J'allais très bien. Je voyageais, allais sur la côte, au sud. C'était super. Je ne retournais jamais sur mes pas, quoi qu'il arrive. »

    Même lorsque la rue est l'alternative la moins mauvaise, les gens ont souvent la sensation d'y trouver plus de support que ce qu'ils avaient à la maison. Un fugueur décrivant ses amis de la rue à Katherine Coleman Lundy disait. « S'ils avaient besoin de nourriture, de quelques dollars, alors je leur donnais quelques dollars. Chaque fois que j'avais besoin de quelque chose, si j'en avais besoin et qu'ils l'avaient, alors il me le donnaient. ». Un fugueur disait à Jennifer Toth: « Nous recevions une aide réelle des autres, pas juste une heure d'un travailleur social, mais de personnes qui se souciaient vraiment de nous et nous comprenaient. »

  • 131 – Laissez mon peuple s'en aller

    Les sans abris sont « au-delà de la civilisation » parce qu'ils sont hors de portée de la hiérarchie de notre civilisation, qui elle a été incapable de développer une extension structurelle qui les inclus. La seule chose qu'elle puisse faire c'est de les opprimer, les harceler et leur faire obstruction. Accepter les sans abris revient à « les laisser s'en aller », de la même manière que le pharaon biblique a laissé partir les Israélites.
    Est-ce que je suis en train de dire que les sans abris veulent vraiment être sans abris ? Pas exactement. Certains sont des sans abris temporaires qui ont échoué dans les rue après une période de malchance et qui ne veulent rien d'autre que de retourner sur le chemin du succès de la classe moyenne. Aucune de mes propositions n'arrêterait cela. Le reste n'est pas nécessairement dans la rue parce qu'ils aiment ça mais parce que les alternatives sont pires que d'être sans abri: internement, abus familiaux sans fin, vie en foyers aveugles ou indifférents aux besoins, travail dans un marché qui n'offre aucun espoir d'ascension vers le haut.
    Néanmoins, le fait est que plusieurs de ceux qui sont devenus sans abri contre leur volonté ont finalement un point de vue différent sur le sujet.

  • 130 – Laissons-les gagner leur vie

    Dans notre culture, pour une raison inconnue, nous enseignons aux enfants à mépriser les charognards. Les proies et les prédateurs sont héroïques, mais les charognards méprisables. La vérité est que notre monde serait invivable sans charognards. Nous serions submergés par des cadavres. Les charognards gagnent leur vie en débarrassant la terre de ses déchets organiques. Nous devrions les bénir au lieu de les maudire. La plupart des animaux tués sur les routes sont actuellement débarrassés par des oiseaux comme les corbeaux et les vautours. Si ces oiseaux disparaissent, nous devrons faire leur travail nous-mêmes. Nous devrons payer de notre poche ce que ces charognards font aujourd'hui gratuitement pour nous.

    La seule façon « honnête » de gagner sa vie pour les sans abri est en général de faire les poubelles, et en général ils sont assez contents de pouvoir le faire. C'est le genre de travail qu'on peut faire sans avoir une adresse fixe, sans devoir se soumettre à une supervision, sans avoir à pointer ni avoir à maintenir une garde-robe d'habits socialement appropriés; et en plus les horaires sont flexibles.

    David Wagner décrit la manière dont des équipes d'ivrognes travaillent ensemble pour récupérer du cuivre des bâtiments abandonnés d'une ville qu'il étudie. C'est bien sûr illégal, même si ce cuivre est de toute façon perdu. Alors plutôt que d'essayer par tous les moyens d'empêcher ce genre d'activité, pourquoi ne pas la faciliter ? Des grandes quantité de matériaux pourraient ainsi être récupérés et recyclés. On économiserait des ressources et on limiterait ce qui fini dans les décharges en déchets toxiques.

  • 129 – Laissons-les se nourrir

    De la même façon que nous dénions aux sans abris l'accès aux abris dans les tunnels, aux bâtiments abandonnés, aux cahutes sous les ponts, nous voulons aussi leur refuser l'accès à la plénitude de la nourriture parfaitement comestible qui est jetée chaque jour dans nos cités. Certains restaurants ont pris l'habitude d'asperger la nourriture non consommée avec de l'ammoniaque pour la rendre impropre à la consommation. D'autres ont installé des serrures sur leur poubelles. Imaginez qu'au lieu d'aider les sans abris à organiser un système pour distribuer cette nourriture, la majeure partie est simplement mise à pourrir dans des décharges.

    Encore mieux, imaginez l'outrage qu'une telle proposition ferait aux bons bourgeois de nos cités. Quelle horreur (immorale en plus) ce serait que de permettre à une classe de « flemmards » de survivre avec ce que nous n'avons plus besoin ou ne désirons plus. Qu'en plus de « permettre » un tel style de vie nous l'encouragions, nous le faciliterions, au lieu de le combattre et de l'éradiquer.

  • 128 – Laissons-les se loger eux-mêmes

    Règlementer et criminaliser les sans abris revient à défier les tremblements de terre avec des structures rigides. Dérèglementer et décriminaliser les sans abris revient à reconnaître que « la machinerie du système a créé un monde qu'elle n'arrive plus à contrôler ». Nous devrions justement abandonner le contrôle des sans abris parce que c'est au-delà du contrôle, comme les tremblements de terre. Comme nous ne pouvons gagner sur ce plan, nous devrions apprendre à faire au mieux avec.
    Il y a des milliers de miles de tunnels habitables inutilisés sous Manhattan qui sont interdits aux sans abris pour une seule raison: les sans abris risqueraient d'y vivre. Les sans abris essayent d'y vivre, on considère donc que c'est le devoir des pouvoirs publics de les en empêcher. Les officiels expliquent que personne ne « devrait » vivre dans les tunnels. Ils n'ont pas été conçu comme des espaces habitables. Ils ne sont pas sûrs. Ils ne sont pas sains. Ils ne sont pas aux normes sanitaires. Malgré tout cela, quelques sans abris préfèreraient vivre dans les tunnels plutôt que sous des porches ou sous des tunnels.

    Plutôt que d'envoyer la police pour évacuer les sans abris des tunnels, les officiels devraient plutôt y envoyer les ingénieurs de ville pour demander quels services la ville pourrait fournir pour améliorer les conditions. Ce qu'ils entendraient serait « Nous avons besoin d'aide pour les sanitaires, l'eau et l'électricité. »

    N'essayons pas de conduire les sans abris dans des endroits que nous trouvons appropriés. Aidons-les à survivre dans les endroits que eux trouvent appropriés.

  • 127 – A quoi ressemblerait l'acceptation ?

    Nous savons à quoi ressemble le « combat » contre les sans abris. Nous attaquons sur deux fronts. Sur un front, par exemple, nous ouvrons des refuges pour les sans abris mais (comme nous ne voulons pas qu'ils y restent) nous les rendons aussi inhospitaliers que possible. Sur l'autre front, nous passons une loi anti-camping qui criminalisent les gens qui ne restent pas dans les refuges. Cette loi permet (ou incite) les policier à harceler les sans abris qui ne « sont pas à leur place », qui se trouvent où nous ne voulons pas qu'ils soient. Jusqu'à ce que les sans abris se relèvent, trouvent un travail se hissent quasiment par magie dans la classe moyenne américaine, ce sera un jeu du genre « pile je gagne, face tu perds ».

    Accepter les sans abris serait comme d'aider les sans abris à réussir TOUT EN ETANT sans abri. Quelle idée ! Je peux presque entendre les cris outragés des libéraux et des conservateurs à la réception de ce concept. Aider les gens à réussir comme sans abris ? Nous voulons qu'ils échouent ! (Comme ça ils retournent dans le troupeau).

    Le premier pas dans l'acceptation des sans abris serait la décriminalisation et la dérèglementation du vagabondage. Nous dérèglementons joyeusement des industries qui se chiffrent en milliers de milliards de dollars et qui sont capables de faire des dégâts immenses, mais nous nous offusquons à l'idée de dérèglementer des pauvres indigents, quelle idée ! Les dirigeants des institutions de crédit dérèglementées peuvent nous avoir floués de milliards mais au moins ils ne trainent pas dans les coins de rue en haillons !