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3 - Quitter la pyramide

  • 91 – A la recherche d'une alternative

    La consultation d'un dictionnaire nous révélera que le mot civilisation signifie quelque chose de socialement « avancé ». Il n'y a bien sûr qu'une chose par rapport à laquelle elle pourrait être plus avancée, c'est le tribalisme.  (La barbarie ne représente pas un type spécifique d'organisation sociale, les barbares sont soit des peuples tribaux soit des peuples dans un état de civilisation qu'on perçoit comme plus primitif que le notre.)

    Dans notre mythologie culturelle nous nous voyons ayant laissé derrière nous le tribalisme comme la médecine moderne a laissé derrière elle les sangsues et les saignées, et nous l'avons fait de manière décisive et irrévocable. C'est pour cette raison qu'il nous est difficile d'accepter que le tribalisme est, en plus d'être l'organisation sociale humaine prééminente, la seule organisation sociale au succès sans équivoque de l'histoire humaine. Donc, lorsqu'un homme d'état aussi sage et réfléchi que Mikhail Gorbachev demande « un nouveau départ » et une « nouvelle civilisation », il ne doute pas un seul instant que son modèle est lié à l'organisation sociale qui a amené à l'humanité oppression, injustice, pauvreté, famine chronique, violence incessante, génocide, guerre mondiale, crime, corruption et destruction environnementale à grande échelle. Se consulter, à notre époque de crise profonde, sur le succès vécu par l'humanité pendant plus de trois millions d'années est tout simplement totalement impensable.

    C'est en fait l'objectif de ce livre: penser à ce qui est totalement impensable.

  • 90 – J'adore la civilisation

    Les gens qui n'aiment pas ce que je suis en train de dire essayent souvent de se rassurer en pensant que je suis juste quelqu'un qui haït la civilisation et voudrait plutôt vivre « proche de la nature ». Ceci fera sourire toute personne me connaissant, car je suis un adorateur de la civilisation et je vis heureux au coeur de la quatrième plus grande ville des USA, à distance de marche raisonnable des pharmacies, supermarchés, boutiques de location de vidéos, galeries d'art, restaurants, librairies, musées, piscines, universités et boutiques de tatouages. (Et je vis « près de la nature » chaque seconde de chaque jour, 365 jours par an, puisque la « nature » est quelque chose dont on ne peut éviter la proximité, où qu'on habite.)

    Ou bien ils me défient en me demandant comment je vivrais sans air conditionné, chauffage central, eau courante, frigos, téléphones, ordinateurs, etc. Ils pensent que je suis un apôtre de la pauvreté, même s'ils sont incapables de mettre en évidence un seul mot dans mes écrits qui corroborerait cette notion.

    Je ne suis pas un luddite, ni Unabomber. Je ne considère pas la civilisation comme une malédiction mais comme un bénédiction que les gens (dont moi) devraient être libres de quitter, pour quelque chose de mieux. Et c'est quelque chose de mieux que je recherche, rien de moins. Et ceux qui recherchent quelque chose de moins bien devraient vraiment consulter un autre livre.

  • 89 – Standards de vie: Madrid-Houston

    Un autre élément de la maison de Madrid qui nous convenait était qu'il y avait une grande pièce (que la plupart des gens utiliseraient comme séjour) qui nous servait de double bureau où nous étions assez éloignés pour ne pas avoir l'impression de travailler sur le même bureau mais suffisamment proches pour pouvoir communiquer facilement.
    Aujourd'hui, quelques douze années plus tard, nous vivons le long d'une route importante, à distance de marche raisonnable des ressources urbaines d'une ville importante. Une des choses qui nous convient avec cette résidence est qu'elle a une grande pièce (que la plupart des gens utiliseraient comme séjour) qui nous sert de double bureau où nous sommes assez éloignés pour ne pas avoir l'impression de travailler sur le même bureau mais suffisamment proches pour pouvoir communiquer facilement.
    Inutile de dire qu'il y a des choses dont nous disposons à Houston qui n'étaient pas disponibles à Madrid, et ce sont des choses dont nous avons besoin dans les circonstances actuelles, qui sont très différentes. Pour parler simple, en aménageant à Houston nous avons augmenté notre standard de vie par un facteur dix par rapport aux années à Madrid. Ce qui n'a pas augmenté, c'est notre sentiment général de satisfaction et de bien-être. Si nous sommes plus heureux aujourd'hui (et nous le sommes), ça n'a rien à voir avec notre standard de vie plus élevé.

    Dépenser plus vous fera certainement obtenir plus de choses, mais vous n'allez pas nécessairement obtenir plus de ce que vous voulez.

  • 88 – Standards de vie: Chicago-Madrid

    Lorsque Rennie et moi avons déménagé de Chicago pour Madrid, nous nous rendions-compte vaguement que nous étions en train de baisser notre standard de vie, mais nous ne le faisions pas pour nous rendre moins nuisibles ou pour réduire notre impact sur la planète. Nous le faisions pour réduire nos dépenses pendant que je travaillais sur le livre qui devint finalement Ishmael.

    Pour vous donner une idée de la différence, dans la région de Sant Fe à cette époque vous ne pouviez pas vous acheter un garage pour une voiture à moins de 80'000$. Dans la région de Madrid, au contraire, nous avons pu acheter un joli petit bâtiment au bord de la route principale qui servait à la fois d'habitation et de magasin général, avec son stock, pour 30'000$. Même à ce prix, je ne suis pas sûr que nous l'aurions acheté s'il n'avait été si bien situé. L'élément principal de cette situation était qu'il était au bord de la route principale de la ville et à distance raisonnable de marche des autres ressources urbaines (aussi modestes qu'elles étaient). C'était ainsi identique à notre résidence précédente à Chicago où nous vivions sur Lake Shore Drive, à distance de marche raisonnable de toutes les ressources de la zone Belmont Harbor/New Town. En quittant Chicago et en allant à Madrid, nous avons pu obtenir plus de ce que nous avions besoin à ce moment en baissant notre standard de vie.

  • 87 – Standards de vie

    L'anthropologue Marshall Sahlins a écrit que « les peuples les plus primitifs du monde ont peu de possessions, mais ils ne sont pas pauvres. La pauvreté n'est pas un petit nombre de biens, ni n'est une relation entre moyens et fins, c'est une relation entre les gens. La pauvreté est un status social. En tant que tel, c'est une invention de la civilisation. »
    Ma femme Rennie et moi avons appris cette grande vérité nous-mêmes durant les années 80, pendant les sept années que nous avons passées à Madrid, un village de montagne au centre du Nouveau Mexique. Je travaillais sur le livre qui allait devenir Ishmael tout en vivotant sur un petit héritage. A cette époque nous étions pauvres selon les standards ordinaires mais ordinaires selon les standards de Madrid. A cette époque, tout le monde à Madrid était pauvre, et donc personne ne l'était. Le revenu familial moyen y était d'environ trois mille dollars, largement en-dessous du niveau de pauvreté national, mais il n'y avait pas de pauvres à Madrid. Personne n'était fier d'être pauvre ou de vivre simplement. Tous étaient fiers de leur indépendance, de leur ingéniosité, de leur acquisition de talents nécessaires, et particulièrement étaient fiers de faire ce qu'ils voulaient.
    Les visiteurs à Madrid (comme les visiteurs de l'arrière-scène du cirque) avaient probablement l'impression qu'il s'agissait d'une sorte de région déprimée. En fait, je n'ai jamais vécu dans une région qui était moins déprimée.

  • 86 – Une mauvaise direction: « renoncer » aux choses

    Malgré tous les indicateurs des misères avec lesquelles nous vivons (l'accroissement continu de la désintégration sociale, la dépendance aux drogues, le crime, le suicide, la maladie mentale, l'abus et l'abandon d'épouse et d'enfants, le racisme, la violence contre les femmes, et ainsi de suite), la plupart des gens dans notre culture sont tout à fait convaincus que notre façon de vivre de ne peut pas être améliorée, d'aucune façon. Adopter quelque chose de différent serait forcément une régression, un acte de sacrifice.

    C'est très typique, lorsque les gens m'interrogent sur le futur, il me demandent si je crois vraiment que les gens seraient prêts à « renoncer » aux choses merveilleuse que nous avons juste pour éviter l'extinction. Lorsque je parle comme je l'ai fait dans Ishmael d'une « une autre histoire où se trouver», ils semblent imaginer que je propose une sorte de semi-vie malheureuse de pauvreté volontaire, vêtu de hardes et faisant pénitence pour nos pêchés environnementaux. Ils sont sûrs que vivre de manière soutenable va avec le « renoncement » aux choses. Ils ne réalisent pas que vivre d'une manière insoutenable va aussi avec le renoncement de choses, des choses très précieuses comme la sécurité, l'espoir, la légèreté de coeur, l'absence d'anxiété, de peur et de culpabilité.

    En cas de doute, pensez au cirque. Les gens ne quittent jamais la maison pour rejoindre le cirque afin de renoncer à quelque chose. Ils partent au cirque pour obtenir quelque chose.

  • 85 – Au-delà de la hiérarchisation

    Chaque civilisation produite au cours de l'histoire humaine était une affaire de hiérarchie. La chose que nous appelons civilisation va de pair avec la hiérarchie, signifie la hiérarchie, nécessite la hiérarchie. Il serait fascinant d'en étudier la raison, mais encore une fois, ce n'est pas mon étude. Il me suffit de savoir que c'est ainsi. Vous pouvez avoir une hiérarchie sans civilisation mais vous ne pouvez avoir de civilisation sans hiérarchie, en tout cas nous n'en n'avons jamais eue, pas une seule fois, nulle part, durant les dix milles années où nous avons bâti des civilisations. Avoir une civilisation c'est avoir une société hiérarchique.

    Aller au-delà de la civilisation signifie aller au-delà de la hiérarchisation.

    Est ce qu'aller au-delà de la civilisation signifie qu'il faut la détruire ? Certainement pas, pourquoi le faudrait-il ?
    Tous les bâtisseurs de pyramide convaincus n'ont qu'à continuer avec la civilisation. Nous autres avons simplement envie de quelque chose d'autre, il serait temps que nous l'ayons.

  • 84 - Un problème systémique

    Avec le système natchez, aussi exalté que vous puissiez être, un de vos parents était un puant, et même si vous étiez au bas de l'échelle, vous pouviez vous marier à un noble et avoir des enfants nobles. On peut difficilement imaginer comment un système aussi étrange a pu évoluer. Je suppose que  c'était une invention délibérée dont le but était de corriger un défaut perçu qui provoquait partout ailleurs l'abandon des systèmes hiérarchiques. Peut-être que les natchez ont consciemment considéré que c'était un moyen de pallier à ce qui n'allait pas avec des sociétés comme les mayas ou les olmèques. Si c'est ainsi, alors les natchez ont fait la plus grande découverte dans l'histoire du développement social humain: une façon de construire une société hiérarchique qui est tolérable pour tous ses membres, parce qu'aucune famille ne se trouve bloquée au bas de l'échelle mais était en rotation permanente à travers la hiérarchie. Est-ce que la sélection naturelle aurait récompensé ce système par la survie ? Est-ce que les natchez auraient conservé leurs membres ? Malheureusement nous ne le saurons jamais parce qu'ils ont été exterminés par les français à la fin du dix-septième siècle.

    Aussi prometteur que ce système semble, il a néanmoins un défaut fondamental. Comme les trois classes de nobles devaient se marier avec les classes inférieures, il y avait un manque chronique de puants à marier et ils devaient être augmentés par des captifs de conquêtes voisines. Avec cette impulsion systémique aux conquêtes, les natchez auraient pu (s'ils étaient partis quelques millénaires plus tôt) devenir les conquérants du monde à notre place, et feraient maintenant face à exactement le même type de crise que nous.

  • 83 – Une autre expérimentation dans la hiérarchisation

    Les natchez, un peuple trouvé par les européens du dix-septième siècle, s'épanouissaient dans la région de Natchez Mississipi, et avaient une société à mi-chemin entre la fédération de villages fermiers et une civilisation théocratique similaire à celle des égyptiens et des maya. Ils y avait trois classes de nobles et une classe de gens du commun. Au sommet étaient les soleils dont le chef était un dieu vivant, le grand soleil. Puis venaient les nobles et ensuite les honorés. Les gens du commun au bas étaient les puants*.

    Ce qui est notable dans l'expérimentation des natchez est que si les classes étaient héréditaires, leur appartenance ne l'était pas exactement, parce que chaque membre de la noblesse était obligé de se marier avec un puant. Cela signifiait que chaque membre de la classe des puants voyait ses enfants monter d'un cran. En passant sur les détails, l'effet du mariage avec un puant était que le fils d'un soleil était un noble (et non un soleil), le fils de ce noble était un honoré (et non un noble) et le fils de cet honoré était un puant. Mais en atteignant le fond de l'échelle sociale, cet arrière-petit-fils pouvait ensuite se marier avec une femme soleil, et recommençait ainsi le cycle.

    * Ndt: Stinkards dans le texte original.