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2 - Approche du processus

  • 54 – Au-delà de la pyramide

    Mais si, s’étant éloigné de la pyramide, nous ne pouvons nous fondre dans la jungle, alors que pouvons-nous donc faire ? Voici comment le sage gorille d’Ishmael répondit à cette question : « vous êtes fiers de votre inventivité, n’est-ce pas ? Alors inventez. » Ses élèves, et ce n’est pas surprenant, ne l’ont pas relevé et l’ont pris comme une non-réponse, et je suis sûr que la plupart des lecteurs ont fait de même. Ils l’ont fait car dans notre mème sur la civilisation il y en a un autre qui est implicite : la civilisation est l’invention ULTIME de l’humanité et ne peut être jamais surpassée. C’est précisément pour ça qu’elle doit être perpétuée à n’importe quel prix, car il est impossible qu’il y ait d’invention après elle. Si nous devions abandonner la civilisation (gloups !), alors nous serions fichus !

    Si nous voulons avoir un futur, alors notre première invention doit être un tueur de mème : nous devons détruire, en nous et dans les peuples autour de nous, le mème qui proclame que la civilisation est une invention insurpassable. Ce n’est, après tout, qu’un mème, une simple notion propre à notre culture. Ce n’est pas une loi de la physique, c’est seulement quelque chose qu’on nous a appris à croire, que nos parents ont appris à croire, ainsi que leurs parents et leurs grands-parents, en remontant ainsi jusqu’à Gizeh, Ur, Mohenjo-Daro, Cnossos et au-delà.

    Vu qu’il n’y a pas mieux pour tuer un mème qu’un autre mème, voyons ce que donne celui-là :

    Quelque chose de MIEUX que la civilisation nous attend.

    Quelque chose de meilleur, à moins que vous soyez un de ces rares individus qui aiment tirer des pierres.

     

    FIN DE LA DEUXIEME PARTIE

  • 53 – La solution des mayas

    Le mème est aussi fort aujourd’hui qu’il l’était chez les pousseurs de pierre de l’Egypte ancienne : la civilisation doit continuer à n’importe quel prix et ne jamais être abandonnée, quelles que soient les circonstances. Nous rendons le monde inhabitable pour notre espèce et nous nous précipitons vers notre extinction, mais la civilisation doit continuer à n’importe quel prix et ne pas être abandonnée, quelles que soient les circonstances.

    Ce mème n’était pas létal à l’Egypte pharaonique ou à la Chine des Han ou à l’Europe médiévale, mais il est létal pour nous. C’est littéralement nous ou ce mème. Un de nous doit disparaître, et sans tarder.

    Mais…
    Mais…
    Mais…Mais certainement, Monsieur Quinn, vous n’êtes pas en train de suggérer que nous retournions vivre dans des cavernes et attrapions notre repas au bout d’une lance ?

    Je n’ai jamais suggéré pareille chose, ou été proche de le faire. Compte tenu des réalités de notre situation, retourner à une vie de chasseurs-cueilleurs est une idée aussi stupide que se faire pousser des ailes et voler au paradis. Nous pouvons nous éloigner de la pyramide mais ne pouvons nous fondre dans la jungle. La solution des mayas nous est totalement inaccessible, pour la raison simple que la jungle n’est plus là et nous sommes plus de six milliards. Oubliez tout retour en arrière. Il n’y a pas de retour. Le retour est parti.

    Mais nous pouvons toujours nous éloigner de la pyramide.

  • 52 – Les pharaons

    Il a fallu vingt-trois ans à Khéops pour construire sa grande pyramide à Gizeh, où quelque onze cent blocs de pierre, chacun pesant environ deux tonnes et demi, devaient être taillés et posés en place chaque jour de la saison de construction qui durait quatre mois. Peu de commentateurs de ces faits peuvent éviter de remarquer qu’il s’agit d’un témoignage impressionnant de contrôle absolu du pharaon sur ses travailleurs égyptiens. Je suggère, au contraire, que le pharaon Khéops ne devait pas exercer plus de contrôle sur ses ouvriers à Gizeh que le pharaon Bill Gates en exerce sur ses ouvriers chez Microsoft. Je suggère que les travailleurs égyptiens obtenaient autant, relativement parlant, en construisant la pyramide de Khéops que les employés Microsoft obtiennent en construisant la pyramide de Bill Gates (qui ferait facilement cent fois celle de Khéops, mais ne serait bien sûr pas faite en pierre).

    Il ne faut pas exercer un pouvoir particulier pour faire des gens des bâtisseurs de pyramides, s’ils pensent n’avoir pas d’autre choix que d’en construire. Ils construiront tout ce qu’on leur demande, que ce soit des pyramides, des parkings ou des logiciels pour ordinateurs.

    Karl Marx considérait que des travailleurs sans choix sont des travailleurs enchaînés. Mais sa conception était que pour se libérer des chaines, il faut détrôner les pharaons et ensuite construire des pyramides pour nous-mêmes, comme si construire des pyramides était quelque chose qu’on ne peut arrêter, car on aime trop ça.

  • 51 – Les bâtisseurs de pyramide

    Les hordes d’ouvriers qui ont bâti les pyramides d’Amérique centrale n’étaient pas plus malheureux  que ceux qui ont construit les pyramides d’Egypte. Les ouvriers d’Amérique centrale sentaient simplement qu’il y avait une alternative à la misère, qu’ils ont finalement adoptée (en partant). Nous ne l’avons pas fait, nous nous sommes obstinés, construisant un ziggourat par ici, une grande muraille par là, une Bastille, une Ligne Maginot, et ainsi de suite, jusqu’à ce jour, où nos pyramides ne sont plus construites à Gizeh ou Saqqarah mais plutôt pour Exxon, ou Du Pont, ou Coca Cola, ou Proctor & Gamble ou McDonald’s.

    J’ai visité plusieurs salles de classe, et les étudiants me mènent toujours, d’une manière ou d’une autre, à un point où je leur demande combien d’entre eux rongent leur frein en attendant de sortir de là et commencer à travailler sur les pyramides sur lesquelles leurs parents et leurs grands-parents ont travaillé. La question les met mal à l’aise, car ils savent qu’ils devraient être complètement transportés de joie à l’idée d’aller griller des hamburgers, faire le plein ou ranger des rayonnages dans la vraie vie. Tout leur monde leur dit qu’ils sont les enfants les plus chanceux sur terre - parents, enseignants, livres - et ils se sentent déloyaux de ne pas lever la main.

    Mais ils ne le font pas.

  • 50 – Sainte tâche

    Lorsque Colomb est parti en direction de l’ouest, à travers l’Atlantique, il ne cherchait pas un continent vide à coloniser, il cherchait une route commerciale vers l’Orient. Et s’il était tombé sur l’Asie plutôt que sur l’Amérique, les gens en Europe se seraient dit « Allons faire des affaires avec ces orientaux ». Personne n’aurait pensé dire « Allons-y, débarrassons-nous des orientaux et gardons l’Asie pour nous ».

    Mais Colomb n’est pas tombé sur l’Asie, il est tombé sur l’Amérique, qui, comme il l’a constaté, était inoccupée (mis à part quelques sauvages). Lorsque les peuples européens entendirent cela, ils ne se sont pas dit « Allons faire des affaires avec ces sauvages ». Ils se sont dit « Allons-y, débarrassons-nous de ces sauvages et prenons l’Amérique pour nous ». Ce n’était pas de la rapacité mais plutôt une tâche sainte. Lorsqu’un fermier défriche un champ et y passe la charrue, il ne pense pas prendre ce champ à toute la vie sauvage qui y habite. Il n’est pas en train de le voler, il l’utilise ainsi que Dieu l’a voulu depuis le début. Avant d’être cultivée, cette terre n’était que de la friche. Et c’est ainsi que les colons perçurent le Nouveau Monde. Les natifs le laissaient en friche, et en le leur retirant et en y passant la charrue, ils effectuaient une tâche divine.

    Le Nouveau Monde n’a pas été conquis par l’épée, mais par un mème.

  • 49 – Le mème manquant

    Contrairement aux soldats qui les ont précédés, les colons du Nouveau Monde ne sont pas venus en étendant leurs frontières nationales. Ils ont plutôt étendu une frontière culturelle commune. Derrière cette frontière, les gens d’Europe, du Proche-Orient et de l’Extrême-Orient pouvaient s’installer confortablement côte-à-côte car ils étaient culturellement de la même famille. Qu’ils venaient d’Angleterre, de Chine, de Turquie, de Russie, d’Irlande, d’Egypte, de Thaïlande ou du Danemark, ils étaient bien plus proches qu’ils ne pouvaient l’être des sauvages de l’autre côté de la frontière. (Et bien sûr, ils n’allaient à la chasse aux esclaves que de l’autre côté de la frontière.)

    Ce n’était pas particulier au Nouveau Monde. C’était ainsi depuis le commencement. La frontière qui s’est étendue dans toutes les directions depuis le Croissant Fertile n’était pas une frontière nationale, c’était une frontière culturelle. Ce n’étaient pas des soldats qui ont conquis le Nouveau Monde, c’étaient des fermiers, qui ont enseignés à leurs voisins, qui ont enseigné à leurs voisins, qui ont enseignés à leurs voisins, propageant le message, dans un cercle s’agrandissant constamment jusqu’à ce qu’il englobe tout, sauf le Nouveau Monde pas encore découvert de l’autre côté de la planète.

    Le mème que nous avons amené avec nous au Nouveau Monde n’était pas nouveau. Nous le répandons depuis le début : nous vivons de la BONNE manière et tout le monde devrait vivre ainsi. En possédant ce mème, nous sommes devenus les missionnaires culturel du monde, chose que ne sont pas devenus les mayas et les olmèques qui ne le possédaient pas.

  • 48 – L’autre mystère des « civilisations disparues »

    Le premier mystère concernant les civilisations du Nouveau Monde est facile à discerner car il se manifeste par quelque chose qu’ils ont fait : ils ont détruit ce qu’ils avaient bâtis. Le second mystère est moins facile à discerner car il se manifeste seulement par quelque chose qu’ils n’ont pas fait : ils n’ont pas conquis le monde.

    Au sommet de leur développement, les mayas occupaient une zone pas plus grande que l’Arizona. Au moment où nous avions atteint le même niveau de développement, nous occupions le Moyen-Orient, l’Europe, presque toute l’Inde et l’Asie du sud-est. Il n’y avait personne pour s’opposer à l’avance des mayas au nord ou au sud de leur région d’origine du Yucatán et du Guatemala, s’ils l’avaient voulu.

    Les olmèques se sont satisfait d’une patrie plus petite que le Connecticut, et si la métropole de Teotihuacán avait été construite au centre de Los Angeles, l’influence de son pouvoir impérial se serait arrêté avant les limites de la ville.

    Quel était le problème avec ces gens ? Que leur manquait-il que nous n’avions pas ?

    Allez-y, devinez.

  • 47 – L’erreur culturelle

    Pour nous, le mème la civilisation doit continuer à n’importe quel prix et ne jamais être abandonnée, quelles que soient les circonstances nous semble intrinsèque à l’esprit humain, évident, comme la distance la plus courte entre deux points est la ligne droite.

    Nous imaginons que l’humanité est née avec ce mème en tête. L’Homo habilis savait qu’il devait être civilisé mais n’avait pas le cerveau adéquat. L’Homo erectus savait qu’il devait être civilisé mais il n’en n’avait pas les talents. Homo sapiens savait qu’il devait être civilisé mais il ne savait comment. Homo sapiens sapiens savait qu’il devait être civilisé, possédait le cerveau et les talents, et il s’y mit dès qu’il comprit que l’agriculture en était le moyen. Naturellement, il savait que ça devait continuer à n’importe quel prix et ne jamais être abandonné, quelles que soient les circonstances.

    Alors, qu’est-ce qui n’allait pas avec ces bâtisseurs de civilisation du Nouveau Monde ? Il est difficile de s'empêcher de penser qu'ils avaient quelque chose de très mystérieux. Ils savaient, parce que c’est évident, que la civilisation ne doit jamais être abandonnée, mais ils l’ont tout de même abandonnée.

    C’est un exemple de l’erreur culturelle, qui est : les mèmes de notre culture proviennent de la structure même de l’esprit humain, et si vous ne les avez pas, il y a quelque chose qui cloche chez vous.

    Naturellement, ça aussi c’est un mème.

  • 46 – Et tous les autres ?

    Il n’y a pas de preuves que les hohokams et les anasazis aient été divisés en classe supérieure toute puissante et sous-classe impuissante. Mais il y a quelques indices que les hohokams étaient en train de pencher dans cette direction. Plateformes dans le style mésoaméricain (construites par qui si ce n’est une sous-classe émergente ?) commençaient à apparaître ici et là, ainsi que des terrains pour jeux de balle (construits pour qui si ce n’est pour une classe supérieure émergente ?). L’expérience anasazie était la plus brève de toutes celles que j’ai examinées et la moins développée en tant que civilisation (pour autant qu’elle mérite ce nom).  Mais c’est quand-même la même chose pour toutes. Lorsque, pour une raison quelconque, ils n’ont plus aimé ce qu’ils construisaient, ils étaient capables de s’en éloigner, car ils n’avaient pas l’idée que ça devait continuer à n’importe quel prix et ne jamais être abandonné, quelles que soient les circonstances.

    J’ai mentionné (mais pas discuté) les deux autres grandes civilisations du Nouveau Monde, les incas et les aztèques. Leur développement initial et moyen a suivi les lignes posées par les mayas et les olmèques, mais leur fin ne fut pas entre leurs mains, vu qu’ils ont été détruits par l’envahisseur espagnol au seizième siècle. Il est manifestement impossible de savoir comment ils auraient continué laissés à eux-mêmes, mais je parie que (manquant ce mème critique) ils auraient finalement suivi l’exemple de tous les autres.

  • 45 – Lorsque la sous-classe devient agitée

    Notre histoire est jonchée d’insurrections, de révoltes, de rebellions, d’émeutes et de révolutions, mais aucune ne s’est jamais terminée avec des gens qui ne feraient que de partir. C’est parce que nos citoyens savent que la civilisation doit continuer à n’importe quel prix et ne doit jamais être abandonnée, quelles que soient les circonstances. Donc ils deviendront fous furieux, détruiront tout ce qui se trouve autour d’eux, massacreront toutes les élites sur lesquelles ils pourront mettre la main, brûleront, violeront, pilleront mais ne s’en iront pas tout simplement.

    C’est pour cette raison que le comportement des mayas, des olmèques et des autres est un mystère insondable pour nos historiens. Pour eux, il est évident que la civilisation doit continuer à n’importe quel prix et ne doit jamais être abandonnée, quelles que soient les circonstances. Comment alors, les mayas, les olmèques et les autres ne l’auraient-ils pas su ?

    Mais c’est exactement ce qui manquait dans l’esprit de ces gens. Lorsqu’ils n’ont plus aimé ce qu’ils étaient en train de construire, ils pouvaient s’en éloigner, parce qu’ils n’avaient pas l’idée que ça devait continuer à n’importe quel prix et ne jamais être abandonné, quelles que soient les circonstances.

    Ce mème fait la même différence entre eux et nous que le parachute fait entre les deux types qui tombent de l’avion ou que le gilet pare-balles fait entre les deux gars faisant face au tireur.