30.06.2008

107 – Commerce non tribal

Une entreprise ordinaire ne s'encombre pas d'obligations tribales. Il est évident qu'elle ne « prend pas soin » de ses employés, car si elle le faisait cela amènerait toute sorte de problèmes sans aucun profit. A la place, elle paye des salaires et attend de ses employés qu'ils se débrouillent. Un employé peut très bien vivre avec son salaire tandis qu'un autre a de la peine à joindre les bouts. Du point de vue de la compagnie, il n'y a aucune injustice en cela si le salaire est décent. Ce n'est pas la faute de la compagnie si le deuxième employé a une grande famille à entretenir, un parent âgé à s'occuper ou s'il ne sait pas gérer son argent. La compagnie peut se permettre d'être dure sur ce point car elle ne court aucun risque de perdre le second employé au profit d'un concurrent, car ce concurrent est aussi dur sur le sujet.

C'est accord non-dit dans les entreprises qui limite leurs obligations à produire une fiche de paye est exactement ce qui donne à notre société cette ambiance de prison. Les travailleurs n'ont aucune « porte de sortie ». Qu'ils passent d'une compagnie à l'autre, ou d'un pays à l'autre, les obligations de leurs employeurs se limitent à une fiche de paye (un arrangement qui manifestement convient parfaitement aux employeurs). Les prisons sont toujours organisées pour satisfaire aux gardiens. C'est l'ordre normal des choses. Personne ne pense que les prisons sont construites pour satisfaire aux besoins des prisonniers ou que les entreprises sont montées pour satisfaire aux besoins des travailleurs.

Entrer dans une tribu c'est sortir de prison.

16.06.2008

106 – Les limites de l'ouverture

Le cirque est le meilleur modèle d'une tribu ouverte. Des choses comme la nationalité, la langue, la race, l'origine ethnique, l'age, le genre, l'orientation sexuelle, les opinions politiques et les croyances religieuses n'excluront personne qui puisse contribuer à la vie du cirque, mais son ouverture n'est bien sur pas absolue. Il n'est pas un refuge pour les sans-abris, par exemple, il n'accueille pas les gens par altruisme. Cela n'implique pas que l'altruisme soit prohibé. Le cirque doit prendre soin de ses membres sinon ils le quittent pour des cirques plus généreux et bienfaisants. C'est une question de survie. Une espèce qui ne peut conserver ses membres disparaît, et il en va de même pour une tribu.

De l'autre côté, un cirque qui serait trop altruiste (par exemple qui accueillerait des personnes qui ne contribuent pas à son succès) aurait vite des difficultés à boucler les fins de mois; il commencerait à réduire les salaires, à baisser le standard de vie, économiserait sur la qualité et commencerait à perdre ses éléments les plus talentueux au profit d'autres cirques.

Les cirques qui trouvent un bon équilibre entre le succès économique et les besoins de la communauté restent dans les affaires. Les cirques qui ne trouvent pas cet équilibre disparaissent.

05.06.2008

105 – La tribu ouverte

Jeffrey est mort de l'absence d'une tribu, mais pas d'une tribu ethnique évidemment. Des jeunes me disent souvent avoir envie de partir pour rejoindre les Yanonami du Brésil ou les Alawa d'Australie, et je dois leur expliquer que ces tribus ne leur sont pas ouvertes. Bien que leur hospitalité soit fameuse, ils ne peuvent se permettre d'accepter des jeunes aux yeux écarquillés qui se présentent à leur porte, complètement démunis des talents qui aident la tribu à survivre.

Durant ses pérégrinations, Jeffrey a demeuré auprès de gens, famille, amis, qui gagnaient leur vie d'une manière ou d'une autre. Mais, sans surprise, aucun ne gagnait sa vie de manière tribale, ils avaient des jobs, des professions, des carrières, mais chacun le faisait individuellement, il n'y avait donc pas de place pour Jeffrey. Ils ne gagnaient pas leur vie par un effort collaboratif, il n'y avait donc pas moyen de l'intégrer dans leur vie. Il était pour toujours un invité, et les invités, aussi charmants qu'ils soient, finissent pas s'imposer.

D'une certaine manière, Jeffrey était incapable de trouver quelqu'un qui sache lui donner le peu qu'il demandait. Beaucoup de jeunes ne demandent pas plus, et s'ils travaillent ensemble de manière tribale, ils peuvent l'obtenir relativement facilement. Chaque tribu a le standard de vie que ses membres sont d'accord de supporter.

Des gens comme Jeffrey doivent vivre dans un monde de tribus, et dans un monde de tribus ouvertes. Et je suis convaincu qu'ils sont bien loin d'être les seuls.

04.06.2008

104 – Jeffrey

Dans My Ishmael, j'ai relaté la vie d'un jeune homme nommé Jeffrey, librement inspiré de Paul Eppinger dont le journal avait été publié par son père sous le titre Restless Mind Quiet Thoughts. Jeffrey était charmant, intelligent, avait de la prestance et du talent mais il ne trouvait rien qu'il veuille faire, à part trainer avec ses amis, écrire dans son journal et jouer de la guitare. Ses amis le pressaient de choisir une voie, d'avoir plus d'ambition, de s'intéresser à quelque chose, mais bien sûr aucune de ces choses ne peut se faire sur commande. Il finit par croire ses amis lorsqu'ils lui disaient qu'il était bizarre, particulier, même dans son absence de but. A la fin, désespéré de trouver un sens qui semble être si évident aux autres, il s'est suicidé discrètement.

Je n'ai pas été très surpris d'entendre de plusieurs jeunes qu'ils se sentaient comme Jeffrey, qui savaient que le monde est rempli de choses qu'on devrait vouloir faire et qui s'imaginent qu'il doit y avoir quelque chose qui ne fonctionne pas du tout chez eux pour ne pas le vouloir. Parce que j'ai pris la peine d'étudier des cultures différentes de la notre, je sais qu'il n'y a rien d'inné chez l'humain à « devenir quelqu'un » ou « aller de l'avant » ou faire carrière, avoir une profession ou une vocation. Ce genre de notion est complètement étranger à la plupart des peuples aborigènes qui semblent parfaitement content de vivre de la façon dont Jeffrey voulait vivre, et pourquoi ne le seraient-ils pas ?

29.05.2008

103 – Le tribalisme ethnique n'est pas pour nous

Les tribus dans lesquelles nous avons vécu durant les trois-quatre premiers millions d'années de la vie humaine étaient des groupes ethniques, des familles étendues ayant en commun un langage, des lois, des us et coutumes, etc. Elles étaient généralement (mais pas absolument) socialement fermées aux membres d'autres tribus. Les captifs de guerre étaient une exception évidente, mais un membre des Sioux, par exemple, ne pouvait pas décider de devenir un Navajo. Cela a pu se produire dans des circonstances extraordinaires bien sûr, mais l'intégrité tribale aurait souffert si cela était devenu la règle.

Rennie et moi avons des liens avec le clan des Quinn et des MacKay (le sien), mais comme la plupart des membres de clans modernes, nous vivons notre vie et eux les leurs. A l'occasion, il se produit ce qu'on pourrait considérer comme une action tribale mais dans le monde moderne personne n'est surpris si les gens finissent par être plus proches de leurs amis et collègues que de leurs familles.

Mais le tribalisme ethnique n'a rien de particulièrement sacro-saint. Le type de tribalisme que nous avons vu fonctionner avec le cirque a évolué de la même manière que le tribalisme ethnique. Il est lui aussi le produit d'une sélection naturelle, fonctionne aussi bien (à sa manière) que le tribalisme ethnique, et nous fournit un modèle qui est parfaitement adapté à l'environnement urbain où se trouvent la plupart d'entre nous.

23.05.2008

102 – La révolution incrémentale

Je répète que, parce que nous ne comptons pas renverser des gouvernements, abolir le capitalisme mondial, faire disparaître la civilisation, transformer tout le monde en bouddhas vivants, ou soigner tous les maux sociaux et économiques, nous n'avons pas besoin d'attendre quoi que ce soit. Si dix personnes marchent au-delà de la civilisation et construisent une nouvelle façon de vivre pour eux-mêmes, alors ces dix-là sont déjà en train de vivre dans un nouveau paradigme, dès le premier jour. Ils n'ont pas besoin du support d'une organisation. Ils n'ont pas besoin d'être membres d'un parti ou mouvement. Ils n'ont pas besoin que des lois soient promulguées. Ils n'ont pas besoin de permis. Ils n'ont pas besoin de constitution. Ils n'ont pas besoin d'exemptions fiscales.

Pour ces dix-là, la révolution est déjà un succès.

Par contre, ils devront probablement se préparer à l'indignation de leurs voisins.

22.05.2008

101 – Goliath avec un nouvel esprit

Il était une fois dans l'industrie du tapis, un Goliath nommé Ray C. Anderson qui avait hissé sa société, Interface Inc., d'un début modeste à une position de domination globale en une vingtaine d'années, devenant ainsi une de ces multinationales milliardaires amorales. Ce Goliath avait toujours fait attention d'être en règle avec les diverses règlementations mais cela n'empêchait pas son business d'être très polluant: basé sur le pétrole et grand contributeur de sites d'enfouissement de déchets.

Mais en 1994, il a lu deux livres qui ont changé son esprit et son point de vue sur ce qu'il faisait. L'un était le livre de Paul Hawken, L'écologie de marché, l'autre était Ishmael. Après avoir lu ces livres, Ray Anderson su qu'être en règle n'était pas suffisant. Il a immédiatement entrepris des action pour diminuer sa dépendance au pétrole et à fabriquer des tapis cent pour cent recyclables, fabriqués à partir de matériaux cent pour cent recyclables, et réduisant ainsi la contribution de sa société aux sites d'enfouissement de déchets à zéro. Il faut noter que ces changements n'ont pas affecté seulement sa société. Du coup, tous ses concurrents étaient contraints d'adopter ses standards pour rester concurrentiels. Ce Goliath n'a pas seulement réformé un business, il a réformé toute une industrie, pas parce qu'un petit David l'a défait, mais parce que deux livres l'ont fait penser d'une manière différente sur le monde et sur la place qu'il y occupe.

Si des gens peuvent volontairement réformer une industrie lorsque leur esprit est changé, pourquoi dépenser des millions pour promulguer et faire appliquer des lois pour les contraindre à le faire ?

Ndt: Histoire de Ray Anderson: http://www.interfaceinc.com/getting_there/Ray.html

17.05.2008

100 – Les combattants de la bonne cause

Un ami m'a récemment passé un exemplaire de Deep Democracy, une revue publiée par l'Alliance for Democracy, dont la mission est de « libérer les gens de la domination groupée du monde politique, économique, environnemental, culturel et médiatique pour établir une démocratie réelle et créer une société juste avec une économie équitable et durable ». La couverture montrait une illustration du type caricature politique de l'auto-perception de l'organisation: un petit David faisant face à un Goliath armé de l'épée de la politique monétaire et de la lance de l'avarice, portant l'armure des société multinationales et protégé par le bouclier du monopole médiatique. Le titre du dessin ne pouvait être plus approprié: « Déjà vu* (Toujours la même chose) ». Et en effet, c'est toujours, toujours la même chose.

J'ai du expliquer à mon ami que, tout en souhaitant bonne chance à l'Alliance, je ne me sentais pas concerné par cette bataille. Nous ne pouvons nous permettre d'attendre que David batte Goliath, car manifestement David ne parvient jamais à battre complètement Goliath. Les deux se sont fait face pendant des milliers d'années, et ils se feront face pendant encore des milliers d'années.

Nous n'avons pas besoin de battre Goliath. Nous devons changer sa façon de penser.

* Ndt: en français dans le texte

15.05.2008

99 – Ceux qui attendraient

Comme nous ne comptons pas renverser des gouvernements, abolir le capitalisme mondial, faire disparaître la civilisation ou transformer tout le monde sur terre en Bouddhas vivants, nous n'avons pas besoin d'attendre quoi que ce soit. Mais je dois vous prévenir que beaucoup de gens vous diront le contraire, que nous devons attendre jusqu'à ce que notre monde soit déjà parfait. Ils pensent que rien ne devrait se faire avant que nous ayons banni les inégalités sociales, le racisme, le sexisme, la pauvreté et toutes les mauvaises choses qu'on puisse penser.

Des gens m'ont dit que nous devrions attendre que tout le monde se respecte. Des gens m'ont dit que nous ne pouvions rien faire tant que le niveau de conscience des gens ne s'élevait pas. Les personnes qui pensent ainsi attendraient qu'une blessure cicatrise avant de mettre un bandage, elles attendraient l'obscurité avant d'allumer une bougie, elles attendraient que le bateau qui coule chavire avant de monter dans les canots de sauvetage. C'est au-delà de ma compréhension, et à part leur faire part de mon opinion qui est qu'elles vont attendre très très longtemps, je ne vois pas ce que je pourrais leur dire.

13.05.2008

98 – Pas de coeur céleste

Il n'est pas nécessaire que les six milliards* d'humains vivent dès demain, ou plus tard, comme des saints de l'environnement. En faire notre objectif conduirait à l'échec assuré. C'est précisément la force de la stratégie que je propose ici. Nous n'avons pas besoin de réaliser les rêves impossibles d'illumination globale et d'unité que des gens comme Mikhail Gorbachev et Al Gore présentent comme le seul espoir de l'humanité. Nous ne pouvons tout simplement pas attendre, comme le suggère Gorbachev, que « tous les membres de la communauté mondiale » « se débarrassent résolument des vieux stéréotypes ». Nous ne pouvons attendre sur tous les membres de la communauté mondiale pour faire quoi que ce soit, parce que si nous savons une chose, c'est que tous les membres de la communauté mondiale ne feront jamais, absolument jamais, quoi que ce soit comme un seul homme. « Le temps est venu » dit Gorbachev, « de choisir une nouvelle direction pour le développement global ». Mais qui va faire ce choix ? Tout le monde ? Et combien de décennies (ou même de siècles) devront passer avant que cela se produise ? D'où diable viendrait le « nouvel objectif commun » d'Al Gore ? Quand les gens sur Terre se seraient-ils mis d'accord sur quelque chose de commun ? Ce sont des leurres, des attentes vaines qui nous maintiennent dans le désespoir, année après année, décennie après décennie.

Nous ne pouvons attendre que nos dirigeants nationaux nous sauvent. Lorsque tout ce que nous leur demandons (que nous tolérons) d'eux sont des gains instantanés ou à court terme, donc pourquoi commenceraient-ils à penser comme des visionnaires globaux ?


Ndt: le livre date de 1999