29.04.2009

158 – Communautés et tribus: origines

Comme Topsy*, la plupart des collectivités** que nous habitons ont juste grandi, sans mère ni père. Il était une fois, il y a un siècle, ou deux, ou cinq, un magasin général était rejoint par une épicerie, un boucher, une étable, un forgeron, une taverne, puis une banque, une mercerie, une pension, un notaire, un barbier, un docteur, et ainsi de suite. A un moment ou l'autre ils ont tous réalisé qu'ils avaient un rôle a jouer dans le succès de la communauté, et dans une certaine mesure, dans leur succès mutuel. Le banquier voulait certainement qu'un épicier ait du succès mais il ne lui importait pas que ce soit Smith ou Jones. Le propriétaire de la pension voulait qu'un barbier ait du succès mais il ne lui importait pas que ce soit Anderson ou Adams.

Les communautés*** ne commencent jamais par un tel hasard. Ce sont des collectivités « intentionnelles », érigées par des gens qui veulent vivre ensemble et poursuivre des idéaux communs, souvent en retrait. Les communautés*** concernent la vie en commun et peuvent ou non impliquer un travail en commun.

Les tribus (et je parle ici des « nouvelles » tribus) sont érigées par des gens qui veulent mettre en commun leurs énergies et leurs talents pour gagner leur vie ensemble. Les tribus concernent le travail en commun et peuvent ou non impliquer une vie en commun.

*Ndt: Topsy est une esclave du roman « La case de l'oncle Tom » qui ne connaissait pas ses parents et pensait avoir simplement «grandi» sans avoir été conçue.
** Communities dans le texte original
*** Communes dans le texte original

10.03.2009

157 – Mais est-ce qu'une X peut être une tribu ?

C'est la question que je me suis souvent posée, remplacer X par divers termes. Par exemple je me suis demandé si une affaire conventionnelle déjà bien établie peut être convertie en affaire tribale. Oui, probablement, avec quelques difficultés, la principale étant que la majeure partie des gens qui y sont impliqués le sont pour un salaire. Ceux qui ont grimpé l'échelle professionnelle ne veulent pas la redescendre. De même que certains ne seront pas contents d'avoir moins qu'un salaire, d'autres ne seront pas contents d'avoir plus qu'un salaire – ils veulent simplement faire leur boulot et rentrer à la maison. Mais bien sûr, rien n'est impossible.

Un étudiant d'un de mes séminaires à Houston avait demandé si une poignée de gens ne pouvait pas se mettre ensemble et vivre tribalement, tout en gagnant individuellement leur vie ailleurs. Certainement, et c'est bien, mais c'est une communauté, pas une tribu, précisément parce qu'ils ne sont pas impliqués à gagner leur vie ensemble.

Mais est-ce qu'une tribu ne peut pas être un communauté, et est-ce qu'une communauté ne peut pas être une tribu ?

Il faut éclaircir certaines bases avant de répondre à ces questions.

09.03.2009

156 – La débrouillardise usuelle

Dans une étude sur les gitans et autres peuples itinérants, l'anthropologue Sharon Bohn Gmelch énumère les raisons qui font que ces groupes survivent. Ils vivent à peu de frais et ont peu d'intérêt pour l'accumulation de matériel et l'augmentation du capital. Ils sont volontaires pour exploiter des activités en marge, boucher les trous de l'économie et à accepter des revenus faibles de sources multiples. En résumé, ce sont des débrouillards expérimentés, comme l'étaient tous les habitants de Madrid lorsque nous y vivions, comme l'étaient les membres du East Mountain View; aucun de nous ne vivait à cent pour cent de sont activité au journal.

Il en va de même avec les Neo-Futurists. Bien que leur objectif est de vivre du théâtre, la plupart n'en tiraient que vingt ou vingt-cinq pour cent de leur revenu en 1998, d'après leur fondateur Greg Allen (qui complétait son revenu par des cours d'histoire du théâtre au Columbia College). Les autres ont des jobs à temps partiel comme masseur, éducateur physique, producteur de CD-ROM, technicien du son, astrologue, secrétaires, employés de restaurant et une star d'un groupe punk.

Un des membres de la compagnie, Geryll Robinson, écrit: « J'espère pouvoir mener ma vie sans soutenir ou être soutenu par l'économie américaine. Je ne le pourrais pas. Je me lance dans diverses activité bizarres et les gens me donnent de l'argent. J'ai visité Chicago, j'ai vu Too Much Light, j'ai voulu en faire partie. J'ai été auditionné. Maintenant je leur appartient. Ma vie est bonne, très bonne.

19.02.2009

155 – Un autre exemple tribal

Les Neo-Futurists sont un ensemble d'artiste qui écrivent, dirigent et produisent leur propre travail dédié à l'édification sociale, politique et personnelle sous la forme d'un théâtre conceptuel interactif avec le public. (Selon leur propre description.) Travaillant avec un format théâtral frustre utilisant peu ou pas du tout de technologie, le groupe tente une mise en scène dramatique post-moderne montrant une série variable de trente scénettes jouées en soixante minutes sous le titre générique Too Much Light Makes the Baby Go Blind*. Ce travail d'auteur est joué (au moment où j'écris) depuis le 1er décembre 1988 à Chicago jusqu'au Théâtre Joseph Papp de New York en 1993. En 1992 les Neo-Futurists ont ouvert leur propre Neo-Futurarium comprenant un théâtre de 154 places et une galerie d'art.

Jusqu'à treize membre s'activent dans la société à un moment donné, bien que la représentation moyenne n'implique qu'environ huit personnes. En plus d'écrire, diriger et jouer Too Much Light, ces treize personnes s'occupent de toutes les tâches  associées au théâtre et à la production: caisses, nettoyage, remise en état, impression de programmes, achat de publicité, etc.

Ndt: Un excès de lumière aveugle le bébé.

17.02.2009

154 – Gagner sa vie ?

Les gens réagissent parfois à mes propositions comme s'ils étaient un peu dégoûtés et dédaigneux à la seule idée de « gagner sa vie », de manière tribale ou non. Ils pensent que si la nouvelle révolution tribale tient ses promesses, nous ne devrions pas avoir à « gagner sa vie », nous devrions pouvoir vivre comme les oiseaux du ciel.

Exactement. C'est d'ailleurs fondamental me diriez vous.

Leur mauvaise interprétation ne porte pas sur la nouvelle révolution tribale mais porte sur les oiseaux du ciel. Les moineaux peuvent être « libres comme des oiseaux » mais cela ne signifie pas qu'ils ne doivent pas gagner leur vie, chaque créature sur terre doit le faire. Les mouches, les oies, les dauphins, les chimpanzés, les araignées et les grenouilles doivent tous dépenser de l'énergie pour obtenir ce qu'ils ont besoin pour rester en vie. Il n'y a aucune créature qui passe sa vie juste en restant immobile pendant que les ressources nécessaires affluent et le maintiennent en vie. Même les plantes vertes doivent gagner leur vie. Chacune d'elle est comme une petite usine qui doit prendre de l'énergie du soleil et le convertir laborieusement dans sa propre substance.

La tribu n'est en fait qu'une organisation sociale merveilleusement efficace pour faciliter la survie de tous, contrairement à la civilisation qui ne la rend facile que pour quelques privilégiés et difficile pour le reste.

16.01.2009

153 – La tribu EST ses membres

Lors d’un échange fameux à l’université Columbia, un membre du corps enseignant avait affirmé que le corps enseignant était l’université. Le directeur de l’université (l’ancien président des Etats-Unis Dwight D. Eisenhower) lui avait immédiatement rétorqué que les membres du corps enseignant étaient des employés de l’université. M. Eisenhower n’a pas la possibilité de me contredire si j’affirme que les membres d’une tribu ne sont pas des employés de la tribu, ils sont la tribu. Ca fait vraiment toute la différence.

Vu que la tribu est ses membres, la tribu est ce que ses membres veulent qu’elle soit, ni plus ni moins. Si les membres de votre tribu s’attendent à ce qu’elle fournisse exactement la sécurité qui va du berceau à la tombe comme les tribus ethniques, alors faites-le ainsi. Mais ce n’est pas une obligation et ça n’a pas forcément beaucoup de sens dans un monde de tribus ouvertes. Dans un tel monde, par exemple, on peut tout à fait concevoir qu’un mari et une femme font partie de tribus professionnelles différentes, et leurs enfants peuvent même vouloir faire partie d’autres tribus. Cette diversité sans limites est fondamentale.

Une tribu est un groupe de gens qui gagnent leur vie ensemble, et il n’y pas une unique bonne manière de le réaliser.

Soyez inventifs.

06.01.2009

152 – Les tribus de l’esprit

Les gens ont tendance à imaginer les tribus professionnelles dans une sorte de monde fantastique post-apocalyptique. Ils sont étonnés lorsque je leur fais remarquer qu’ils peuvent avoir une assurance maladie et un plan de retraite (s’ils le désirent) ou que le gouvernement sera toujours aussi intéressé à récupérer taxes et charges sociales. Mais si c'est le cas, demandent-ils, à quoi est-ce que tout cela sert ? Si le monde sera comme avant, pourquoi s'en soucier ? Ce sont des questions qui méritent une réponse.

Notre Mère Culture nous enseigne que ce que nous avons besoin c'est d'un sauveur, une sorte de St. Arnold Schwarzenegger géant qui serait une combinaison de Jésus, Jefferson, du Dalai Lama, du Pape, de Gandhi, de Gorbatchev, de Napoléon, d'Hitler et de Staline tout à la fois. Nous sept milliards, selon Mère Culture, sommes incapables de faire quoi que ce soit. Nous devons simplement attendre tranquillement que St. Arnold arrive.

Daniel Quinn enseigne qu'aucune personne seule ne sauvera le monde. Au lieu de ça (pour autant qu'il soit sauvé) il sera sauvé par des millions (et même des milliards) de gens vivant d'une nouvelle manière. Un millier vivant d'une autre manière ne va pas ébranler l'ordre dominant. Mais ce millier va en inspirer une centaine de milliers, qui en inspireront un million, qui en inspirera un milliard, alors là cet ordre mondial sera ébranlé !

(Puis quelqu'un demande : « Mais si l'ordre mondial est ébranlé, qu'adviendra-t-il de mon assurance maladie ? »)

27.12.2008

151 – Et le soin aux ainés ?

On m'a souvent demandé si les artistes de cirque prenaient soin des artistes à la retraite de la même manière que les tribus ethniques prennent soin de leurs ainés. Ce n'est pas ainsi que fonctionne le cirque, mais ce n'est pas non plus ainsi que fonctionne la vie tribale ethnique. Les jeunes chasseurs ne prennent pas soin des vieux chasseurs.

Tout d'abord, le cirque ce n'est pas seulement des artistes. Les artistes sont largement surpassés en nombre par des gens qui font toutes sortes de choses, de même que les acteurs qu'on voit dans un film sont largement surpassés en nombre par les gens qui contribuent à la réalisation du film. Ensuite, parler de « artiste de cirque à la retraite » ne correspond pas à la réalité de la vie du cirque, ou à la réalité de la vie tribale ethnique où il n'y a rien de tel que des « chasseurs retraités ». Lorsque les artistes ne peuvent plus faire leur numéro, ils passent à une autre tâche dans le cirque. Il n'est pas nécessaire qu'on « s'occupe d'eux » parce qu'ils ne peuvent plus marcher sur le fil ou faire des acrobaties.

Quelle est votre conception du « soin » aux ainés ? S'il s'agit de tous les services d'un hôpital, alors aucune tribu ne fournira ce genre de service. IBM et General Motors ne mettent pas des hôpitaux à disposition de leurs employés, ils leur offrent des assurances maladie, et toute tribu peut faire de même.

Si votre conception du « soin » aux ainés inclut la nourriture, l'habillement et le logis, et le genre d'attention que les ainés des tribus ethniques reçoivent, alors c'est tout à fait dans les cordes d'une tribu professionnelle.

25.12.2008

150 – La sécurité du berceau au tombeau ?

Le plus grand bénéfice de la vie tribale ethnique est sans aucun doute le fait qu'elle fournit à ses membres la sécurité du berceau à la tombe. Et au risque de me répéter, ce n'est pas grâce à la sainteté ou à l'absence d'égoïsme des membres des tribus. Les babouins, gorilles et chimpanzés bénéficient du même type de sécurité dans leurs groupes sociaux. Les groupes qui fournissent ce genre de sécurité conservent manifestement mieux leurs membres que les groupes qui ne le font pas. Un groupe qui ne prend pas soin de ses membres est un groupe qui n'exige pas beaucoup de loyauté (et qui probablement ne durera pas très longtemps).

Mais est-ce que les tribus professionnelles fournissent ce genre de sécurité à leurs membres ? En tout cas pas instantanément. Si vous et votre frère démarrez une affaire conventionnelle mardi, il peut difficilement s'attendre à pouvoir prendre sa retraite mercredi avec une rente complète pour le reste de sa vie, mais il pourrait l'espérer dans vingt ans, s'il aide jusque là à bâtir l'affaire.

Le fait que les tribus ethniques peuvent fournir à leurs membres cette sécurité du berceau au tombeau est la vraie mesure de leur richesse. Les gens de notre culture sont riches de gadgets, machines et amusements, mais nous sommes tous biens trop conscients des conséquences effroyables de perdre notre job. Pour certaines personnes, trop, ça sonne comme la fin du monde: ils deviennent fous, s'arment et tirent sur leur ex-patron et finissent par se tirer une balle dans la tête. Ces gens n'ont vraiment pas un sentiment de sécurité.

19.12.2008

149 – Tâches tribales et schémas organisationnels

Dans la compagnie néo-futuriste, tous les membres de la tribu font de tout: ils écrivent, se produisent, vendent des tickets, nettoient, etc. Il en va de même au Grand Cirque Combiné Culpepper et Merriweather où tout le monde fait de tout: montage des tentes, soins des animaux, numéros etc.

Le East Mountain News était organisé autrement. Hap et C.J. récoltaient les nouvelles et vendaient des espaces publicitaires. J'assemblais la publicité, réglais le lettrage et la préparation à l'édition. Rennie assemblait les nouvelles, faisait la mise en page, était responsable de toutes les tâches de gestion, trop de tâches finalement. Vu que personne ne s'est présenté pour l'assister de manière tribale, nous aurions du embaucher du monde pour l'assister, mais nous ne gagnions pas assez d'argent pour cela.

Nous n'avons pas réalisé qu'une tâche importante n'était pas réalisée par l'un de nous, une tâche importante qu'on pourrait appeler marketing. Personne ne s'est présenté pour améliorer la viabilité de la tribu en prenant en charge cette fonction. Le résultat fut que, à cause de ce manque de sens et d'expertise commerciaux, nous nous sommes retrouvés au pied d'un mur incontournable. Nous aurions du embaucher pour soulager Rennie mais ne pouvions le faire car nous manquions d'un membre tribal et nous ne savions même pas qu'il nous manquait.

Une tribu qui se suffit à elle-même doit prendre en charge toutes les fonctions qui font son succès. Une tribu de constructeurs de meubles ne peut réussir sans un membre qui sache vendre des meubles.